La beauté sans miroir : se maquiller quand on est malvoyante ou non-voyante

  • "Il y a toujours la peur de ressembler à un clown"
  • Un atelier pour dépasser ses appréhensions
  • Gestes ordinaires, moments extraordinaires

À 25 ans, Lucy Edwards est une youtubeuse beauté suivie par plus de 400 000 personnes à travers le monde. Une de plus, nous direz-vous ? À la différence près que cette britannique est devenue totalement aveugle il y a huit ans, des suites d’une maladie rare. Aujourd’hui, c’est donc privée de ce sens si précieux pour se maquiller que la jeune femme dispense conseils et astuces afin de réaliser un smoky eye parfait ou de poser facilement des faux-cils. Bluffantes, parfois même amusantes, les vidéos de Lucy Edwards véhiculent une image valorisante du handicap auprès des personnes concernées, et bien au-delà.

Décomplexer largement les déficiences visuelles, c’est aussi l’objectif de HandiCaPZero. Loin des likes et des écrans, l’association française facilite l’autonomie quotidienne des personnes aveugles et malvoyantes dans divers domaines, dont celui de la beauté. Depuis 2013, elle organise des ateliers en partenariat avec la marque Yves Rocher pour apprendre aux femmes souffrant de cécité à se maquiller par elles-mêmes. Baptisés « Beauté sans miroir », ces événements permettent de (ré)apprendre certains gestes de base : appliquer une crème, se démaquiller, mettre du fond de teint, du mascara… À ce jour, ce sont plus de 300 femmes qui ont déjà pu bénéficier gratuitement de ces moments privilégiés et personnalisés, lesquels se déroulent en plein cœur des boutiques Yves Rocher.

« Organiser des ateliers de maquillage dans les associations, c’est bien, mais cela reste cloisonné, explique Stéphanie Cuppini, chargée de communication pour HandiCaPZero. En organisant ces événements en magasin, on est vraiment dans l’inclusion et dans la banalisation. L’idée, c’est que la boutique soit ouverte à toutes, qu’une femme déficiente visuelle puisse venir se faire maquiller quand elle le souhaite, comme toutes les autres femmes. Pour qu’après l’atelier, elle se sente aussi capable de revenir toute seule, pour faire ses achats et demander conseil sans aucune gêne ». 

Marie Claire a pu assister à l’un d’entre eux.

« Il y a toujours la peur de ressembler à un clown »

Caroline fait partie des femmes qui participent à l’atelier “Beauté sans miroir” cet après-midi, au sein de la boutique Yves Rocher des Champs-Elysées. Derrière son allure tirée à quatre épingles, difficile d’imaginer que cette parisienne a été touchée par une dégénérescence maculaire liée à l’âge à seulement 13 ans. Survenue du jour au lendemain, cette pathologie correspond à une dégradation d’une partie de la rétine, menant à la perte de la vision centrale. Ce qui signifie que Caroline ne voit plus qu’en périphérie. Les images qu’elle perçoit ne sont pas nettes, elle distingue seulement les formes et les couleurs, confondues en permanence avec des petits points noirs et blancs. Pour autant, Caroline n’a pas renoncé à la coquetterie, bien au contraire. « Je me maquille tous les jours, je suis une beauty addict », s’amuse t-elle. 

Dotée d’un caractère qui laisse peu de place aux lamentations, elle ne s’est pas posée la question de si elle devait se maquiller ou pas. Elle s’est plutôt demandée comment adapter ce rituel à son handicap. La réponse ? « Je vais au plus pratique et au moins risqué pour être sûre de moi », raconte t-elle. Car elle l’avoue,  « il y a toujours la peur de ressembler à un clown ». Alors au quotidien, elle privilégie les couleurs naturelles et les textures faciles à appliquer pour éviter les démarcations. Avant les grands événements (Caroline est chroniqueuse et apparaît souvent dans les médias, ndlr) elle demande quand même la validation de ses proches, « mais les gros loupés sont rares », assure t-elle. 

Comme toutes les personnes malvoyantes ou non-voyantes, Caroline a développé d’autres sens. Sans sa vue pour la guider, c’est à sa mémoire et à son toucher qu’elle fait confiance. « Je me maquille par repères et mémorisation, explique t-elle. Je sais qu’il faut tant de produit, qu’il faut l’appliquer de telle manière, et à tel endroit. » 

Vos yeux ne sont pas abîmés donc vous pouvez tout à fait dépasser cet a priori et sublimer votre regard.

Aussi fiables puissent être ses souvenirs et ses mains, il y a malheureusement des fois où cela ne suffit pas. On ne s’en rend pas compte lorsque la cécité est un lointain sujet, mais les conditionnements des cosmétiques sont très souvent standardisés. Dès lors, comment réussir à distinguer un fard à paupières d’un blush quand tous les boîtiers se ressemblent ? 

« Je catégorise mes produits de beauté, en les rangeant par type, explique Caroline. Par exemple, je sais exactement où je mets mes rouges à lèvres, les teintes rose d’un côté, les teintes pêche de l’autre. Il m’arrive parfois de me tromper quand je suis pressée mais globalement c’est un système qui roule ! »

Afin d’éviter les erreurs d’usage, l’association HandiCaPZero a mis au point des étiquettes en braille et en caractères agrandis, à coller sur chaque flacon pour identifier facilement les différents produits. Une solution simple, pratique et astucieuse, élaborée à partir de témoignages des participantes après les premiers ateliers. 

 

Les étiquettes en braille et en caractères agrandis © DR

Un atelier pour dépasser ses appréhensions 

Bien sûr, toutes les femmes aveugles et malvoyantes n’ont pas l’appétence innée de Caroline pour l’univers de la beauté. Tatiana, qui participe aussi à l’atelier aujourd’hui, souffre d’un décollement de la rétine depuis ses 15 ans. Elle se maquille occasionnellement, principalement par obligation professionnelle. 

Pendant longtemps, elle s’est refusée le droit de maquiller ses beaux yeux verts. « Ce n’était pas une zone que j’osais mettre en valeur », confie-t-elle. Jusqu’au jour où elle participe à son premier atelier « Beauté sans miroir » et qu’une conseillère Yves Rocher la met en confiance : « Vos yeux ne sont pas abîmés donc vous pouvez tout à fait dépasser cet a priori et sublimer votre regard. »  

Aujourd’hui, après quelques années d’entraînement, elle applique son mascara d’une main de maître, parvient à étoffer sa ligne de sourcils d’un seul coup de crayon et s’autorise même le fard à paupières doré de temps en temps. Mais certains gestes peuvent encore l’intimider. Comme celui qu’elle apprend aujourd’hui : appliquer un correcteur de teinte verte sur ses rougeurs. « Je ne vois plus du tout les couleurs alors je ne peux pas savoir s’il va rester des traces de vert sur mon visage ou pas », s’inquiète-t-elle. 

Emmanuelle, la maquilleuse Yves Rocher qui s’occupe d’elle, l’aiguille avec une douceur et une pédagogie qui lèvent spontanément toutes les barrières : quantité de produit, gestuelle d’application… Grâce à ces indications bienveillantes, Tatiana réussit haut la main ce nouveau défi : aucune démarcation verte à l’horizon, son teint est parfaitement unifié.

Juste à côté, Shainese s’occupe de Caroline. C’est la première fois qu’elle maquille une femme invalide. « J’étais un peu stressée avant l’atelier car j’avais peur d’être maladroite, de ne pas avoir les bons mots ou les bons gestes », confesse la jeune femme. Avant d’être rassurée par son binôme : « Vous vous en sortez très bien ! Comme toujours, il n’y a rien de mieux que le naturel et l’authenticité. »

Le fait de pouvoir me maquiller de façon autonome au quotidien m’aide énormément à avoir confiance en moi.

Finalement très à l’aise, Shainese continue sur sa lancée en prenant le temps d’expliquer précisément chacune des étapes du maquillage :  « Pour bien appliquer votre enlumineur, repérez le haut de vos pommettes en souriant, appliquez un peu de matière sur la partie la plus bombée puis estompez délicatement avec votre doigt en tirant vers le haut. » Ni une, ni deux, Caroline s’exécute : « Qu’est-ce que ça donne ? » lance-t-elle dans la foulée. « C’est parfait », répond Shainese, une fois de plus scotchée par l’aisance de Caroline.  

Gestes ordinaires, moments extraordinaires 

Futile de prime abord, le maquillage s’avère plus qu’utile quand il devient un moyen de libérer ses émotions. « Les ateliers peuvent faire ressortir divers sentiments, témoigne Stéphanie Cuppini de HandiCaPZero. Il y a des moments très forts, très émouvants, des rires, des pleurs, des prises de conscience, des déblocages psychologiques. Il y a des femmes qui ont complètement renoncé à leur féminité à cause de leur handicap et qui reprennent tout à coup confiance en elles grâce à ces ateliers, en se rendant compte qu’elles peuvent être autonomes et se maquiller seules. » 

Et d’ajouter : « À la fin des ateliers, on demande toujours aux participantes comment elles se sentent. Il y a une phrase très simple qui revient souvent, c’est ‘Je me trouve belle’. On a l’impression qu’elles ne se permettaient pas d’utiliser ce mot avant. Ce genre de réactions, c’est une récompense pour tout le monde ! »

« Le fait de maîtriser les techniques et de pouvoir me maquiller de façon autonome au quotidien m’aide énormément à avoir confiance en moi », poursuit Caroline. Comme une sorte de thérapie, une façon de gagner en assurance et de prendre les choses en main, la coquetterie permet d’adoucir les regards extérieurs et d’affirmer son droit d’être une femme « comme les autres ». 

« J’apprécie de pouvoir me maquiller, mais ma beauté va au-delà de ça, conclut Tatiana. Elle passe aussi et surtout par l’acceptation de qui je suis au naturel, sans fards. C’est un travail de tous les jours, de toute une vie, qui concerne finalement toutes les femmes, invalides ou pas ». Comment ne pas partager sa réflexion et lui tirer notre chapeau ? 

À l’arrêt pendant la période d’épidémie de coronavirus, les ateliers “Beauté sans miroir” reprennent dans plusieurs villes de France. Les prochains ateliers auront lieu dans les boutiques Yves Rocher de Nice Jean Médecin (9 novembre 2021), Rennes Bastard (18 novembre 2021), et Paris Champs Elysées (14 décembre 2021).

À lire : Le maquillage à l’aveugle de Véronique Barreau.

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