Anaïs Demoustier : "J’ai sans doute eu moins d’aventures que la plupart de mes amies"

Actrice exigeante, elle est devenue incontournable dans le cinéma français. On la retrouve dans trois films cet automne, notamment Les Amours d’Anaïs, présenté à La Semaine de la critique, à Cannes.

Chi va piano, va sano e va lontano. Le proverbe italien («Qui va doucement avance sûrement et ira loin») résume assez bien la carrière d’Anaïs Demoustier. La trentenaire illumine depuis vingt ans le cinéma français d’un charisme sans tapage, jusqu’à devenir l’une des actrices les plus sollicitées de sa génération. Cadette d’une famille de quatre enfants, élevée dans une banlieue de Lille, elle a débuté à seulement 13 ans, sous la direction du réalisateur culte Michael Haneke dans Le Temps du loup , avec Isabelle Huppert. Depuis, cette actrice exigeante, solaire et malicieuse ne cesse de mettre son talent au service de grands réalisateurs, de Quentin Dupieux (Au poste !) à Bertrand Tavernier (Quai d’Orsay) ou Rebecca Zlotowski (Belle épine).

Cet automne a tout d’une saison bienveillante pour l’actrice césarisée (en 2020 pour Alice et le maire, de Nicolas Pariser) avec trois films attendus. À l’affiche des Amours d’Anaïs, le premier long métrage de Charline Bourgeois-Tacquet, présenté à la Semaine de la critique au Festival de Cannes en juillet, elle se dévoile en jeune intellectuelle débordée par ses états amoureux face à Valeria Bruni Tedeschi et Denis Podalydès. Suivront La Pièce rapportée, d’Antonin Peretjatko (sortie le 1er décembre), Chère Léa, de Jérôme Bonnell (sortie le 15 décembre), et Incroyable mais vrai, sa deuxième comédie signée Quentin Dupieux.

En vidéo, “Les amours d’Anaïs”, la bande-annonce

Etre une amoureuse

Madame Figaro.-Qu’avez-vous aimé dans votre personnage des Amours d’Anaïs?Anaïs Demoustier.-J’avais déjà joué les amoureuses chez Valérie Donzelli (Marguerite et Julien) ou Jérôme Bonnell (À trois on y va), ainsi que des filles très cérébrales dans Alice et le maire, de Nicolas Pariser, ou La Fille au bracelet, de Stéphane Demoustier. Ce rôle d’Anaïs condense ces deux facettes. Le fait que l’homosexualité de mon personnage ne soit pas un sujet m’a plu également.

Qu’avez-vous en commun avec ce personnage ?
Comme elle, j’ai toujours envie de comprendre et besoin de résoudre les choses. Je regrette de ne pas avoir poursuivi mes études, car j’aurais aimé faire une prépa littéraire ou un cursus en lien avec le texte et les mots. Je partage aussi avec cette Anaïs le fait d’être une amoureuse. J’ai sans doute eu moins d’aventures que la plupart de mes amies, mais à chaque fois, il s’agit de grandes histoires pour lesquelles je m’engage à 100 %. Je suis de nature passionnée, dans mes amours, comme dans mon travail. En revanche, l’Anaïs du film apparaît plus libre que je ne le suis dans la vie…

Quelles sont les libertés que vous aimeriez conquérir ?
Par essence, un acteur a envie de plaire et cela déteint forcément sur sa personnalité : j’essaye de lutter contre ça. Mais plus je vieillis, plus je m’affirme et trouve agréable cet affranchissement. Mon plus grand souhait ? Être à l’initiative de projets. Le métier d’actrice implique de se rendre disponible et de se soumettre au désir des autres, or je voudrais maintenant être moteur. J’ai beaucoup de complexes par rapport aux comédiens qui réalisent des films. Je ne sais pas encore la forme que cela prendra, mais je souhaite avancer sur ce point ces prochaines années.

Qu’avez-vous fait de plus fou par amour ?
L’amour ne me rend pas folle mais pleinement engagée. Quand je suis amoureuse, cela devient la chose la plus importante de ma vie. Avoir fait un enfant reste mon plus grand élan d’amour…

Maternité et transmission

Devenir mère, il y a cinq ans, a-t-il changé la femme que vous étiez ?
La maternité donne instantanément une maturité et un recul par rapport aux choses futiles. C’est très équilibrant d’avoir un enfant : cela permet de garder les pieds sur terre sans laisser de place à la procrastination et aux questions inutiles.

Quelle mère êtes-vous ?
Inquiète. Je tiens à ce que ma fille reçoive une éducation équilibrante : je ne voudrais pas que mon métier pollue sa vie. Je tente de me rassurer en observant des actrices qui me semblent être de bonnes mères, comme Ludivine Sagnier avec ses trois filles merveilleuses – un exemple. Ce qui me déculpabilise aussi, c’est de voir les femmes autour de moi qui n’évoluent pas dans le milieu du cinéma et qui sont, elles aussi, très prises par leur métier. Mais ma fille voit bien que je m’amuse en travaillant et je trouve précieux de lui transmettre cette idée. Pour son éducation, ce qui me tient à cœur est de lui montrer que sa force, c’est elle, et qu’en tant que femme, elle va se créer d’autres modèles que moi.

Du drame à la comédie

Votre frère Stéphane Demoustier est coproducteur des Amours d’Anaïs. Que vous apportez-vous mutuellement ?
Malgré nos dix ans d’écart, nous avons toujours été très proches et complices tous les deux. Lui est l’aîné, moi, la petite dernière (deux sœurs sont nées entre eux, NDLR). Il demeure un vrai référent pour moi. C’est lui qui a poussé mes parents à me faire passer le casting de Michael Haneke et il m’a toujours conseillée dans le métier. Il joue aussi les coachs sportifs et m’insuffle beaucoup d’énergie. C’est comme s’il me donnait conscience de ma force. J’ai joué dans son film La Fille au bracelet l’année dernière et j’aimerais beaucoup retravailler avec lui.

Débuter avec Michael Haneke oriente-t-il forcément vers un cinéma d’auteur ?
Je pense que cela a légèrement orienté mes choix au début, car j’ai enchaîné les rôles tragiques. J’ai mis du temps avant d’affirmer et d’assumer mes envies de comédie. Le film de Manu Payet, Situation amoureuse : c’est compliqué, a montré ce désir-là et j’en ai tourné plusieurs ensuite. Notamment avec Quentin Dupieux, avec qui j’ai retrouvé mes sensations d’enfant.

Au-delà des tournages, aimez-vous le travail de préparation ?
J’adore réfléchir au scénario et explorer le côté psychologique de mon personnage. J’essaye de le comprendre, de savoir pourquoi il agit de cette manière… On se trompe d’ailleurs souvent en traitant les acteurs d’égocentriques, car les grands comédiens passent leur temps à observer les autres. La majeure partie de notre travail consiste à s’intéresser aux gens qui nous entourent et si un acteur est déconnecté de la vraie vie, je pense qu’il y a un problème. En revanche, j’ai un côté très animal au moment de jouer. J’aime ne plus réfléchir et devenir une matière vivante, malléable pour le réalisateur.

En vidéo, Anaïs Demoustier et Valeria Bruni Tedeschi : l’interview entre-deux

Joie de vivre

Vous enchaînez les beaux projets… Est-ce vertigineux de vivre une période aussi favorable ?
Je travaille régulièrement depuis mes débuts et aucun film ne m’a révélée de façon foudroyante et surexposée d’un coup. Je pense par exemple à Audrey Tautou pour qui la sortie et le succès mondial du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet, a dû être très violent. Moi, je garde un rythme égal et je n’ai même pas vu une grande différence après avoir remporté un César…

Que vous a apporté ce César de la meilleure actrice en 2020 ?
Il m’a rassurée. Quand j’ai commencé le cinéma à 13 ans, on m’a beaucoup dit que ce serait peut-être le premier et le dernier film que je ferai. J’étais également heureuse de le recevoir pour Alice et le maire, car le personnage d’Alice (une jeune et brillante philosophe adjointe au maire, NDLR) n’apparaissait pas comme un rôle à prix : ce n’est ni une performance ni un personnage tape-à-l’œil. Cela m’a touchée que le public remarque que ce genre de rôle demande aussi du travail.

Christophe Honoré, Quentin Dupieux, Jérôme Bonnell… En quoi est-ce un atout d’être fidèle à un réalisateur ?
Au-delà de la confiance déjà existante, connaître un metteur en scène permet d’aller plus loin dans le jeu. Après avoir tourné avec Robert Guédiguian Les Neiges du Kilimandjaro , Au fil d’Ariane, puis La Villa, il m’a imaginée dans le rôle d’une femme très agressive et en colère dans Gloria Mundi. Or on ne pense pas d’emblée à moi pour ce genre de rôle…

Vous considérez-vous comme une éternelle optimiste ?
J’ai une joie de vivre très ancrée contre laquelle je lutterais presque. Quand j’étais petite, on m’appelait «soleil» et en grandissant, je réalise qu’il faut accepter de ne pas être toujours là que pour fournir de la gaieté. Mais c’est très présent chez moi et je dois admettre que je vis une période où je vois tout d’un bon œil.

Les Amours d’Anaïs, de Charline Bourgeois-Tacquet. Sortie le 15 septembre.

Source: Lire L’Article Complet