Emma de Caunes : "Les secrets de famille sont douloureux, ils empêchent d'avancer"

Revue du Madame. – L’actrice de 44 ans s’apprête à dévoiler sa première série en tant que réalisatrice, Neuf meufs, diffusée dès le 15 février sur Canal +. L’occasion d’évoquer, pêle-mêle, sa passion pour Normal People, son rapport à la séduction, et les ravages causés par les secrets de famille.

Il est un peu plus de 13 heures lorsque nous rencontrons Emma de Caunes, début janvier. Les restaurants ont gardé porte close. Le temps est pour le moins inhospitalier. L’actrice de 44 ans déguste un sandwich froid dans nos locaux. Il en faudrait plus pour doucher son enthousiasme. Elle raconte sa rencontre avec une révolutionnaire bolivienne, dans le taxi qu’elle vient d’emprunter. «J’ai rangé mon portable», lance Emma de Caunes, un petit foulard de sa marque fétiche, Tinsels, noué autour du cou. Le ton est donné.

Durant notre entretien, l’actrice déplore notre incapacité à vivre l’instant présent. Se remémore, nostalgique, de l’époque où «l’on se donnait rendez-vous au café», où l’on observait la ville et les gens, où l’on bouquinait. De l’avènement des réseaux sociaux à l’évolution de son rapport à la séduction, elle aborde sans détour des sujets dans l’air du temps. Parmi eux, celui du désir, thème central de Neuf meufs, sa série d’instantanés consacrés aux tribulations des habitantes d’un même immeuble parisien. Emma de Caunes l’admet volontiers : «Dans chacun des rôles, il y a un peu de moi-même.» Et dans cette série, les prémices d’une nouvelle carrière de réalisatrice.

Madame Figaro. – Dans l’un de ses derniers posts Instagram, Céline Dion affirme que des «jours plus lumineux et heureux seront bientôt là». Que faudrait-il pour illuminer votre année 2021 ?
Emma de Caunes. – Je me sens déjà privilégiée. Au moment où le monde s’est arrêté de tourner, je me suis mise à tourner. L’année 2020 a été violente à beaucoup d’égards, mais elle m’a permis de réaliser ma propre série. Je me définis comme une «entertaineuse», comme disent les Anglos-Saxons. Je n’ai pas d’autre prétention que d’essayer de divertir le public, de l’amener à réfléchir, à sourire ou à être ému. Les spectateurs masculins ou féminins d’ailleurs, parce que, contrairement aux idées reçues, Neuf meufs ne s’adresse pas uniquement aux femmes. J’espère aussi poursuivre ma carrière de réalisatrice. Parce que j’en ai encore plein, des idées, dans mes tiroirs.

En vidéo, “Neuf meufs”, la bande-annonce

À 74 ans, Diane von Furstenberg a posté un selfie en maillot de bain sur les réseaux sociaux, et déclaré : «Suis-je folle de publier ça ?» Qu’est-ce qu’il serait fou de publier, pour vous, à 44 ans ?
J’ai un rapport particulier aux réseaux sociaux. Je viens d’une famille exposée. Je me souviens d’avoir appris des choses sur mon entourage par le biais de la presse people. À l’époque, pour moi, c’était diabolique. Les magazines pouvaient sortir des photos et foutre la m**de dans vos vies. Aujourd’hui, c’est devenu tellement dérisoire. Je ne sais pas comment survivent les tabloïds, parce que les actrices ne vendent plus uniquement du glamour. Elles se prennent en photo avec des masques, elles désacralisent la starification, ce qui n’est pas mal non plus. Mais jusqu’à quel point ? Parfois, j’ai l’impression que l’on va nous expliquer comment se brosser les dents. Je considère qu’il faut garder une part de mystère. De temps en temps, je publie quelque chose d’un peu intime. Mais il faut avoir un rapport amusé, distancié avec les réseaux sociaux. Trop s’impliquer peut rendre fou.

Nous avons listé cinq podcasts pour se remettre d’une séparation amoureuse. Vous abordez ce thème dans certains épisodes de Neuf meufs. Comment vous êtes-vous remise de vos ruptures ?
Pour moi, les ruptures sont un peu comme des deuils, on ne s’en remet jamais vraiment. On apprend à vivre avec elles. Finalement, ce qui m’a brisé le cœur au moment de la séparation devient, avec le recul, dérisoire. Je me dis : «Quelque part, cette rupture m’a sauvée.» Le secret pour s’en remettre, c’est de ne pas regarder dans le rétro. Parce qu’après une séparation, on a tendance à se replonger dans le passé, ou bien à trop se projeter dans le futur. Cela nous empêche de vivre l’instant présent.

Nous avions justement interrogé des experts, notamment la philosophe Marie Robert, sur la manière de vivre pleinement l’instant présent. Comment faites-vous pour y parvenir ?
Je suis une hypersensible. Je suis une grande pleureuse – il ne s’agit pas forcément de tristesse, je ressens juste une émotion très forte. Cela peut venir de quelque chose de tout bête, comme regarder ma fille boire son café le matin, ou bien promener mon chien sur la plage. Avant, je me disais : «Arrête un peu, tu pleures pour un oui ou pour non.» En fait, j’ai compris que je vivais l’instant présent. J’ai appris à ne pas essayer d’enterrer, de camoufler ou d’éviter cette émotion. Si on ne la réfrène pas, c’est que l’on est ancré dans le moment.

Bien loin des enjeux des élections sénatoriales et de l’assaut du Capitole par des militants pro-Trump, Barack Obama s’est récemment offert une escapade en paddle au large de Hawaï. Vous allez où vous, pour tout oublier ?
En ce moment, je partage ma vie entre Paris et Trouville. Ce sont deux rythmes de vie différents. À Paris, la ville est fantomatique, c’est très étrange. En temps normal, j’aime aller au ciné, au restau, boire des coups avec les copains en terrasse. En Normandie, il y a cette nature magnifique et pour moi chargée de souvenirs d’enfance. C’est un endroit où je peux me lever à 7 heures du matin pour voir le lever de soleil, avec mon chien et mon mec. C’est un luxe absolu.

«Comment partager émotions et sensations en étant privé du visage de l’autre ?», s’interroge la psychologue Jeanne Siaud-Facchin dans un entretien accordé à Madame Figaro. Et vous, qu’est-ce qui vous manque le plus depuis le début de la pandémie ?
Je suis hyper tactile. J’aimerais pouvoir faire des câlins à mes copines. La bise, en revanche, ne me manque pas du tout. Je trouve qu’on la fait à tort et à travers. Ce que je trouve intéressant avec les masques, ce sont les regards. Avant, on avait tendance à moins se parler dans les yeux. Maintenant, ce sont les yeux qui parlent, il y a quelque chose de plus frontal, de direct. On peut moins louvoyer.

Dans un édito publié par le Wall Street Journal, un journaliste accuse Jill Biden de s’être approprié le titre de «Docteure», et l’enjoint à se «contenter» d’être First Lady. Quelle est la remarque sexiste la plus absurde que vous ayez entendue à votre égard ?
Je n’ai pas reçu beaucoup de remarques sexistes au cours de ma carrière, mais j’ai entendu des réflexions à la c**. Certains metteurs en scène manquaient d’imagination. J’étais jeune, je démarrais dans le métier et j’avais les cheveux courts. Ils disaient : «Elle est trop moderne, elle ne peut pas faire un film d’époque, elle ne peut pas porter une perruque.» J’ai aussi vécu un incident avec Harvey Weinstein, que je ne vais pas rappeler ici. Mais j’ai un petit côté garçon manqué. Je ne me suis jamais gênée pour remettre les hommes à leur place. Je suis quand même affolée de voir à quel point, dans les métiers du cinéma et de l’audiovisuel, nous mettons du temps à évoluer. Parmi les réalisatrices, il y en a encore un très petit pourcentage qui passe du court-métrage au long. Je me sens privilégiée d’avoir eu l’opportunité de diriger ma série. D’ailleurs, nous avons réussi à instaurer la parité sur le tournage de Neuf meufs. Il y avait même plus de femmes techniciennes que d’hommes sur le plateau.

Quatre femmes nous ont récemment raconté leurs reconversions heureuses. Si l’on vous proposait de vous reconvertir, que répondriez-vous ?
Ma reconversion a lieu en ce moment même. Être réalisatrice est une vocation, que j’ai enfin la possibilité d’exploiter. Si je devais complètement changer de vie, j’aimerais tenir une table d’hôte, ou un petit restaurant. Je pense que ce métier est ce qu’il y a de plus difficile, surtout en ce moment, mais j’aime énormément faire à manger pour les gens.

La Chronique des Bridgerton, sorte de Gossip Girl du XIXe siècle, a été visionnée par plus de 63 millions de personnes à travers le monde. Et vous, de quand date votre dernière obsession pour une série ?
Je viens de finir The Crown, allons-y mollo avec les Anglais – d’autant que je vis déjà avec l’un d’entre eux (le dessinateur Jamie Hewlett, NDLR). En ce moment je regarde Small Axe, une série extraordinaire sur le racisme, réalisée par Steve McQueen. C’est assez conceptuel, mais absolument magnifique. J’ai aussi adoré Normal People. Je l’ai vue juste avant de tourner ma propre série, et elle m’a retourné le cerveau. Les deux acteurs, inconnus au bataillon, sont incroyables. J’en ai beaucoup parlé avec mon chef op’, parce que la façon dont le réalisateur filme la sensualité m’a vraiment inspirée. J’avais déjà ces envies-là, de caméras très proches du corps.

Dans son roman Et la peur continue, Mazarine Pingeot aborde la thématique du silence, et s’interroge : «Que protège-t-on quand on ne parle pas ?» Êtes-vous de nature bavarde ?
Je suis du genre à faire exploser les tabous. Comme dans toutes les familles, on a des secrets, à des degrés plus ou moins ravageurs. J’en ai souffert et, aujourd’hui, je n’hésite pas à entrer dans le vif du sujet. Quand j’étais plus jeune, j’a suivi pendant plusieurs années des séances de programmation neuro-linguistique (un outil de développement personnel qui se focalise notamment sur le choix des mots, NDLR). J’ai dénoué des gros nœuds de traumas familiaux. Les secrets de famille sont douloureux, ils empêchent d’avancer. Selon les bouddhistes, si votre arrière-grand-mère avait un gros secret qui s’est transmis de génération en génération, et que vous refusez de vous laisser impacter par ce secret, vous cassez la chaîne du dharma. Cette remise en question arrive souvent aux femmes qui vont devenir mère. En neuf mois, on a largement le temps de gamberger, de se poser des questions sur ses origines, et les souvenirs remontent.

C’est un peu ce que raconte Camille Kouchner dans son livre, La Familia Grande. Elle a longtemps gardé le silence sur les abus perpétrés par son beau-père, Olivier Duhamel, à l’encontre de son frère jumeau lorsqu’il était adolescent. Quand elle est devenue mère pour la seconde fois, tout a changé.
J’aime beaucoup Camille Kouchner, que je connais un peu dans la vie. Je la trouve incroyablement courageuse et je suis très fière d’elle. En tout cas, briser la chaîne du dharma, c’est faire place nette et permettre aux générations futures de se reconstruire autrement.

Le manteau oversize de Melania Trump a relancé une théorie du complot, selon laquelle la première dame aurait été remplacée par un sosie. Et vous, vous a-t-on déjà confondue avec quelqu’un d’autre ?
Quand j’étais plus jeune, on me comparait à Winona Ryder. J’avais les cheveux courts et, comme elle, un petit minois de brune. C’était à l’époque des Tim Burton, ma carrière démarrait, j’étais toute jeune. J’étais hyper fière de cette comparaison, car Winona Ryder m’avait donné envie de devenir actrice. J’adore Night on Earth (1991), le film de Jim Jarmusch dans lequel elle incarne un chauffeur de taxi aux côtés de Gena Rowlands, elle est démente.

«La colère est une énergie dont on peut faire quelque chose», nous a assuré le philosophe Michel Erman. Qu’est-ce qui vous met en colère ?
Je suis d’accord avec Michel Erman. La colère est saine quand elle ne pollue pas, n’empêche pas de dormir et ne vous fait pas que des ennemis. Après, il y a la colère qui déborde, celle que les gens ne contrôlent plus, notamment les trolls du web. Cela m’insupporte de voir des internautes s’en prendre à une gamine de 18 ans sur les réseaux sociaux. Ils sont tous d’une lâcheté folle, planqués derrière leur écran.

«Je ne suis pas encore prête à assumer mes cheveux gris», nous confiait récemment Eva Longoria. Et vous, qu’est-ce que vous n’assumez pas ?
Ce que je n’assume pas, c’est d’être toujours une aussi grande fumeuse à mon âge. Sinon, c’est drôle, mais avec le temps, mon rapport au corps et à la séduction évolue. Avant, j’étais très sportive. Aujourd’hui, je le suis moins, mais je m’accepte. Oui, mon corps change, j’ai 45 ans, je ne suis plus la petite pépette que j’étais il y a vingt ans. C’est comme ça. Mais finalement, est-ce que l’envie de séduire ne se passe pas ailleurs, maintenant ? Est-ce qu’elle passe forcément par le physique ? J’ai plutôt besoin d’être en accord avec la personne que j’ai envie d’être. J’ai envie de m’améliorer sans cesse. Que le physique suive ou pas, ce n’est pas si grave.

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