Isabelle Huppert : "Je crois à peine à ce que je lis sur moi"

Dans "Frankie" d’Ira Sachs, en salles le 28 août, Isabelle Huppert séduit par un jeu dépouillé sous les traits d’une actrice mourante qui réunit ses proches au Portugal. Un nouveau grand rôle dans une carrière décidément tellurique.

Qu’est-ce qui vous plait autant dans les précédents films d’Ira Sachs ?
Isabelle Huppert : J’avais vu et aimé Brooklyn Village et Love is Strange. Notre première rencontre s’est passée au Festival de San Sebastian. Très vite, il m’a dit qu’il écrirait quelque chose pour moi. Puis, nous nous sommes revus à New York. Ira dit beaucoup en en faisant peu. Il parle très bien des relations familiales, de ce qui ne va pas entre les gens. Et il le fait toujours subtilement. Rien n’est surligné, surtout au moment où les choses essentielles sont dites. Dans Frankie, il parle d’amour, de séparation, de deuil, de transmission… Toutes ses thématiques, pourtant lourdes de sens, nous traversent comme si de rien n’était avant de nous atteindre pleinement grâce à une incroyable économie de moyens. 

Il dit que vous avez en commun l’amour du cinéma présent ? C’est quoi exactement ?
Isabelle Huppert : Ah oui, c’est vrai. Il a tout à fait raison. On a une croyance absolue dans cette idée selon laquelle le cinéma n’est pas quelque chose qui s’anticipe mais qui se vit plutôt ici et maintenant. Il met tout son art et son talent au service de ça. J’ai vu à quel point il essaye de se délester de toute scorie inutile. Un peu comme si, finalement, il n’y a pas besoin de fiction ou de choses superflues pour raconter une histoire.

Ira Sachs aiment filmer des personnes qui ressemblent à elles-mêmes. Était-ce troublant comme démarche ?
Isabelle Huppert :
Non, au contraire. Dès les premiers jours de tournage, je l’ai vu soustraire au lieu d’additionner. J’ai tout de suite compris ce qu’il recherchait, ce minimalisme… Depuis quelques films, j’ai pris l’habitude d’instiller une sorte de commentaire ironique à mes personnages. Et ça, dans ce film-là, Ira n’en voulait pas, même si les scènes pouvaient le réclamer. Il savait qu’au bout du compte, l’humour passerait quand même. Dans Frankie, il n’y a aucune tristesse déclarée. Ce n’est pas mélodramatique. L’émotion vient peut-être du renoncement à verser dans l’ironie. L’héroïne a autre chose à faire.  

Tout semble vous avoir échappé d’une certaine manière… J’imagine que vous faites aussi ce métier pour l’abandon de soi, pour ces moments où on propose une expérience à laquelle on n’a plus de prise ?
Isabelle Huppert :
Complètement. Le cinéaste qui m’a donné le plus ce sentiment, c’est Jean-Luc Godard. Il faisait des documentaires sur ses acteurs au lieu d’en faire des personnages de fiction. Et il laissait ainsi la puissance du cinéma opérer.

Ira Sachs ne voulait pas que vous soyez dans le stéréotype de l’actrice. Mais à quoi ressemble une actrice ?
Isabelle Huppert :
Je ne sais pas. Quand on s’imagine la vie d’une actrice, c’est à la fois caricatural et irréel ; ça ne correspond à rien. Ce qu’Ira Sachs nous donne à voir de Frankie se rapproche plus de la réalité de la vie d’une actrice. Les gens fantasment sur ce qu’on leur laisse voir. Outre ce qu’ils imaginent pendant un tournage, ils ne voient souvent que la figure iconique, le tapis rouge… Mais la réalité est bien différente. Quand mon personnage arrive au Portugal, il n’a pas quarante valises. Même si ses vêtements, plutôt simples, ont été mûrement pensés.

On sent une volonté de Sachs d’épouser des voix théâtrales… Le film a presque un côté nippon dans son épure et son enchaînement de tableaux…
Isabelle Huppert :
Il ne m’avait pas dévoilé toutes ses cartes. Je ne suis pas du genre à discuter longuement avec les cinéastes de leurs intentions de mise en scène. C’est en voyant le film que j’ai découvert une espèce de cérémonie des adieux qui évoque des dispositifs propres au cinéma japonais. Il y a un côté très Ozu dans cette volonté d’en faire le moins possible.  

Il y a une forme de rectitude dans le sort de l’héroïne, quelque chose d’inchangeable. Pensez-vous qu’il est possible de tordre le destin ?
Isabelle Huppert :
J’aimerais le penser… (Réflexion) Il y a des gens qui prouvent qu’ils l’ont tordu. Mais ça, c’est quand on voit les choses de l’extérieur. Quand on les vit de l’intérieur, c’est différent. De l’extérieur, on a l’impression de discerner des parcours plus improbables que d’autres. Dans le cas de mon personnage, elle a un côté tranquillement inéluctable. Elle est dans l’acceptation de son sort. On remarque une résistance et une vitalité un peu mordante et agressive jusqu’au bout, notamment dans sa manière de gérer les affaires courantes, l’héritage… Et tout ça se fait à bas bruit.

Je ressens (…) une confiance absolue dans ce je fais.

En parlant de destin : j’ouvre une parenthèse. A quel moment le vôtre a-t-il basculé d’un point de vue cinématographique ?
Isabelle Huppert :
Encore une fois, de l’intérieur, on n’a pas tant de pouvoir que ça sur le cours des choses. Je n’ai jamais rien senti de tel. Au contraire, j’ai toujours eu le sentiment que les choses allaient lentement ou qu’elles n’étaient jamais gagnées d’avance. Jusqu’à maintenant, je crois à peine ce que je lis sur moi. Tout me parait très exagéré.    

Avez-vous un exemple ?
Isabelle Huppert :
Ben les gens qui disent que j’ai fait des choses bien…

Sont-ce les compliments qui posent problème ?
Isabelle Huppert :
Ah oui ! Je n’y crois pas du tout.

Quand les croyez-vous ? Quand ils viennent de vous ? 
Isabelle Huppert :
Oui, plus de moi, c’est vrai (rires).

Et c’est quand la dernière fois que vous vous êtes dit : “Isabelle, t’as fait du bon boulot !” ?
Isabelle Huppert :
(Sourire) C’est difficile à expliquer. J’ai une sorte de scepticisme vraiment maladif sur tout ce que j’entends sur moi. Je ressens en revanche une confiance absolue dans ce je fais. Entre moi et moi, ça va. Entre moi et les autres, beaucoup moins.

A quel moment cessez-vous d’être actrice ? 
Isabelle Huppert :
Je ne commence même pas à en être une. Je n’aime pas penser que j’en suis une. Si on vit ou on joue comme une actrice, on perd quelque chose.

Quel est le mot pour définir ce que vous faites ?
Isabelle Huppert :
Je n’ai pas de mot… Mais l’idée, c’est de faire circuler du vivant. Il faudrait trouver une espèce de périphrase qui remplacerait le mot. Je ne me prends pas non plus pour une artiste. Je m’exclue de ce champ lexical. Je ne me définis pas en tant que telle, contrairement à des peintres ou des écrivains. Ce mot est galvaudé aujourd’hui. Tant de gens s’autoproclament artistes. 

Face à la maladie, il est très difficile de trouver les mots justes. On se trompe, on sombre dans l’excès, la maladresse…
Isabelle Huppert :
Ce sont des choses de l’ordre de l’indicible. Dans Frankie, les autres personnages ne savent rien de ce que l’héroïne pense de sa maladie. Autour, personne ne peut ou n’ose en parler ; ça reste un non-dit qui met le spectateur dans une position incertaine.

Frankie est déjà presque un spectre…  D’ailleurs, la forêt où elle se balade rappelle celle d’Aokigahara au Japon…
Isabelle Huppert :
Elle est là et déjà absente.

J’ai largement contribué à bâtir une image d’actrice sur-occupée.

Parlons de Sintra, du Portugal… Comment vous êtes-vous sentie sur place ?
Isabelle Huppert :
J’y avais déjà tourné Deux de Werner Schroeter. Je suis allée là-bas plusieurs fois. Il y a des châteaux, des maisons mystérieuses, dont celle du cousin de Louis II de Bavière… Quand on est là-bas on entend beaucoup parlé de la forêt, chargée de métaux, d’un esprit particulier… Quelque chose entre le chimique et le spirituel… Ce sont des paysages sublimes.  

Est-ce que, dans ce métier, il y a des choses qui vous intimident, qui vous font presque repartir de zéro ? 
Isabelle Huppert : Oui presque tout le temps, mais pas parce que les choses m’intimident, mais plutôt parce que le cinéma, c’est l’art de la première fois, de l’inédit.  

Vous tournez aux quatre coins du monde. Bien sûr le cinéma est universel. Mais, est-ce que vous parvenez quand même à choper quelque chose de l’ordre du culturel chez des cinéastes comme Sachs, Hong Sang-soo, Haneke, Verhoeven… ?
Isabelle Huppert :
Je ne sais pas vraiment si le mot “culture” est le bon mais je vois parfaitement ce que vous voulez dire… Par exemple si je tourne avec Hong Sang-soo, je ne rencontre pas uniquement un cinéaste -et quel cinéaste !- mais également un pays, une langue qui m’est étrangère, une manière d’être. Il en a fait d’ailleurs le thème du premier film que nous avons fait ensemble : In Another Country… 

In fine, Frankie parle aussi de ce qu’on lègue, de la trace qu’on laisse. Est-ce que c’est une question qui vous anime ? Faites-vous du cinéma pour laisser une marque ou par nécessité ?
Isabelle Huppert :
Franchement, je ne me préoccupe pas de laisser une trace. Je ne revois jamais mes films… Je ne les fais surtout pas pour la postérité, juste pour le plaisir de les faire. 

Vous arrivez à un niveau de votre carrière où tout a été dit et écrit sur vous. Quelle est la fausse impression que l’on se fait de vous qui vous agace le plus ?
Isabelle Huppert :
Aucune… J’y suis indifférente. Après, j’ai largement contribué à bâtir une image d’actrice sur-occupée, notamment dans la série Dix pour Cent, où je suis à la fois moi et pas moi. C’est une digression à partir d’une vague chose qu’on est ou pas. Dès lors que l’on est un personnage public, on est forcément la caricature de ce personnage et c’est sur ce principe astucieux que Dix pour Cent a été imaginé. 

La Isabelle Huppert qui danse sur Les Démons de minuit, fait-elle souvent irruption ?
Isabelle Huppert :
(rires) J’adore… Je ne peux pas m’empêcher de danser sur cette chanson.

La vidéo où l’on vous voit danser a buzzé ! Peut-être parce que les gens imaginaient une femme austère écouter du Chopin…
Isabelle Huppert :
(Sourire) On peut écouter du Chopin sans être austère !  Encore cette histoire de perception.  

J’adorerais vous voir dans un film d’horreur de Michael Haneke. Vous pensez que c’est jouable ?
Isabelle Huppert :
Je referai n’importe quoi avec lui. C’est assez reposant de se dire qu’il y a des gens en qui on a complètement confiance. Il en fait partie. S’il veut faire un film d’horreur avec moi, ça serait drôle. Je dirais oui. 

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