Julien Doré : "Je me suis beaucoup renseigné sur l'adoption"

INTERVIEW – Trois ans après avoir quitté Paris pour son Sud natal, Julien Doré chante sa nouvelle vision du monde dans son album Aimée. Besoin d’authenticité, désir d’enfant, famille… il se livre comme jamais.

Il nous a donné rendez-vous aux Folies Bergère, car il ressentait le besoin de se « réimprégner de ces lieux devenus silencieux, tenter de sentir à quel moment ils allaient retrouver une pulsion de vie pour être à nouveau en mouvement. » S’il est « presque gêné » d’annoncer sa tournée qui débutera en octobre 2021 dans le contexte actuel, Julien Doré semble serein. Le cheveu long doré par le soleil, le teint hâlé et le sourire d’un homme heureux d’avoir quitté Paris pour son Sud natal il y a trois ans, le chanteur d’ordinaire méfiant et pudique se montre avenant et ouvert, prêt à aborder tous les sujets, même les plus intimes. « Cette respiration, ce virage, j’en suis heureux car j’ai pris le temps de me nourrir afin d’avoir de nouvelles choses à dire », tient-il à préciser. Les voici…

Gala : Vous avez changé de décor, vous avez retrouvé le Sud…

Julien Doré : Oui, mais attention, je ne me suis pas échappé de ma vie d’homme, je n’ai pas fui, c’est un retour sur mes terres natales, sur lesquelles j’ai accueilli deux chiens fous et retrouvé mes amis. Pas l’amitié comme je l’ai vécue pendant dix ans à Paris, où l’on se voit un quart d’heure autour d’une bière ou d’un café, perturbé par les distractions alentour. Ici, quand mes copains de longue date me rendent visite, ils sont « forcés » de rester quelques jours. Je les ai redécouverts, tout comme ma famille. Je me suis dit que j’étais peut-être passé à côté de mes proches, et de moi aussi. Ça m’a remué. Aujourd’hui, je prends le temps de sentir, d’écouter, de regarder…

Gala : C’est donc votre nouvelle vie qui vous a inspiré cet album, Aimée (Columbia), dédié au retour à la terre, au monde, et à sa nécessaire guérison ?

Julien Doré : Je respirais enfin et j’étais moins confronté à l’information. Pendant de longues semaines, penché sur mon piano droit, j’ai cherché de nouveaux accords sans chercher les mots. Parmi les premières phrases est arrivée celle de Barracuda : « Tout le monde a quelque chose à dire sur mes cheveux ou le climat. » Il y six ans, jamais je ne l’aurais assumée. Je découvrais un autre moi. Je ne parlais plus de mon cœur et de ses va-et-vient amoureux, mais de ma vision du monde.

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Parmi ces nouveaux titres, un texte dédié à l’enfant qu’il pourrait avoir

Gala : Peut-on dire que vous êtes devenu un artiste engagé ?

Julien Doré : J’ai 38 ans aujourd’hui, je ne pouvais pas dans le contexte actuel ne pas écrire ces chansons. Mais je ne voudrais pas qu’on me prenne pour un donneur de leçons. Dans la vie, on fait ce qu’on peut, entre l’engagement parfait et le consensus mou, il y a la vie, le quotidien. N’y voyez aucune injonction, même s’il y a urgence. Je ne suis personne pour imposer une façon de faire avec une chanson, je m’exprime avec mes propres paradoxes, et avec humour.

Gala : Vous écrivez : « Je veux que les enfants comprennent », comme si cet album leur était destiné. Des enfants chantent avec vous aussi. La transmission, c’est important pour vous ?

Julien Doré : Mon claviériste Julien Noël est venu chez avec ses deux petites filles, Swan et Cléo. On devait terminer la composition musicale du titre Barracuda. Les fillettes chantonnaient en même temps, ce qui m’a donné l’idée de leur faire enregistrer le refrain. Ça a été une révélation. Elles ont réveillé la part d’enfance qui nourrit mon optimisme. Du coup, elles chantent aussi sur Nous et Kiki, qui une lettre hypothétique à l’enfant que j’aurai. Alors oui, je crois vraiment que ces petits êtres sont la relève. Ils ont la force, une hyperconscience du monde qui leur permettra de réparer nos erreurs. C’est culpabilisant parce qu’à leur âge, ils devraient être insouciants.

Gala : Pourquoi votre album s’appelle Aimée et pas Enfant alors ?

Julien Doré : Parce que c’est le prénom de ma grand-mère et que pendant le confinement, je ne pouvais plus aller la voir. C’est aussi celui de ma mère. J’ai fait une boucle générationnelle, je suis parti de ma construction jusqu’à aujourd’hui, pour aller vers celle de demain. Quand je serai papa, ou pas.

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L’adoption, un sujet de discussion avec son ami Francis Cabrel qui a fait ce choix

Gala : Justement, on a la sensation que votre album a été écrit par un jeune papa, ou par un homme qui s’apprête à accueillir un enfant…

Julien Doré : Alors non, je ne suis pas jeune papa et je n’attends pas un enfant, mais votre réflexion me touche et m’émeut parce que la question de l’enfant est importante pour moi. Dans l’album précédent, j’abordais mon envie d’être père, et j’ai le souvenir de discussions récentes dans lesquelles je m’interrogeais : comment avoir un enfant dans ce monde-là ? La solution n’est-elle pas d’adopter ? Je me suis d’ailleurs beaucoup renseigné sur l’adoption et j’en ai beaucoup discuté avec mon ami Francis Cabrel qui a fait ce choix. Vous me mettez face à mes paradoxes et aujourd’hui je n’ai pas la réponse.

Gala : Votre grand-mère a 99 ans, elle s’est battue toute sa vie pour les droits des veuves de mineurs. Votre mère a accueilli pendant des années des femmes battues afin de les reloger loin de la violence. En quoi ont-elles forgé l’homme et l’artiste que vous êtes aujourd’hui ?

Julien Doré : Ma mère et ma grand-mère sont la partie cévenole de ma famille, elles m’ont tout appris dans la pudeur et le silence. Toute ma construction s’est faite dans ce que je comprenais de ces silences. Ce Sud-là n’est pas expansif, les choses ne sont pas verbalisées. L’exemple le plus criant est le moment où j’ai montré la pochette du disque à ma grand-mère avec son prénom dessus. Dans le silence qui a suivi, j’ai lu dans ses yeux qu’elle était fière.

Gala : Elles vous parlaient tout de même de leurs combats…

Julien Doré : Assez peu. J’ai appris assez tard que ma mère passait du temps dans cette association de protection des femmes battues, à Alès. Quant à ma grand-mère, j’ai récemment vu une vidéo réalisée par ses camarades de la CGT dans laquelle elle s’exprime sur son combat, même si je le savais. J’ai évidemment chez moi le casque et la lampe de mineur de mon grand-père dont je connaissais le courage, l’héroïsme, puisqu’il allait chercher ses collègues en cas de coup de grisou. Quand il est décédé, ma grand-mère s’est en effet battue sans relâche pour les veuves de mineurs. Dans cette vidéo, j’ai appris qu’elle avait participé à des manifestations à Paris… C’était beau de la voir en parler avec tant de passion et d’engagement.

Sa grand-mère Aimée, coach bienveillant

Gala : Elle semble en pleine forme…

Julien Doré : Elle a toute sa tête ! Quand je me suis installé dans le Sud, elle me demandait toujours : « Tu en es où, tu as recommencé à écrire ? » Je lui répondais : « Non, j’apprends le potager, je bricole, je cuisine, je m’occupe de mes chiens. Mes copains viennent, on fait un peu de musique mais sans plus. Mais je suis bien mémé. » « Il faut que tu t’y mettes ! », me disait-elle. Régulièrement, au fil des mois, elle revenait à la charge. C’était mignon. Elle était inquiète. Certainement parce qu’un jour, je lui ai confié mon bonheur d’avoir déménagé et de vivre loin d’une lumière trop présente sur moi. Quand je lui ai annoncé que j’avais recommencé à écrire, elle m’a aussitôt demandé : « Combien de chansons ? » « Assez pour faire un album, mémé », lui ai-je répondu. Elle était rassurée !

Cette interview a été initialement publiée dans le magazine Gala n° 1421, en kiosque le 3 septembre 2020.

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