Le musicien Gregory Porter : "J'espère aussi que Trump sera bientôt défait"

Le musicien Gregory Porter publie son sixième album sous l’influence du gospel et de son père.

De passage à Paris en février, ­Gregory Porter paraît heureux, relax. All Rise, sixième album studio dont il signe les compositions, doit alors sortir en avril. On sent le chanteur réconcilié avec cette vie qui ne l’a pas toujours ménagé, le détournant jeunot du football américain professionnel à la suite d’une blessure. C’est la musique, que ses parents chantaient à l’église, qui le rend célèbre bien plus tard, à 40 ans passés. Mi-juin, la parution d’All Rise ayant été reportée au 28 août pour cause de pandémie, nous le recontactons par téléphone pour compléter notre entretien, parler du confinement et des États-Unis. Cette fois, Gregory Porter se ­révèle grave et les nouvelles sont moins bonnes que prévu.

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Comment vivez-vous?

Sur le qui-vive. Au début, je voyais surtout le côté positif : je me disais que la situation favoriserait une prise de conscience écologique et nous apprendrait à prendre le temps. Peut-être même à envisager ce revival [renouveau] que j’appelle de mes vœux dans mon disque. Quand mon manager m’a mis sur l’un des derniers vols depuis Paris pour rentrer chez moi, je me sentais plutôt heureux de retrouver ma femme, mon fils, mon jardin… Et puis mon frère Lloyd a été malade, hospitalisé, placé sous respirateur. Ça a duré cinq semaines et il est mort.

Vous étiez proche de lui?

C’est incommensurable. Il avait un an de plus que moi mais nous avons grandi comme des jumeaux. Lloyd a toujours été là : il m’a ­encouragé, a produit mes premières vidéos, tout en réussissant de son côté. Il avait un restaurant très sympa à ­Brooklyn. Lorsque je chante Thank You, je pense à lui d’abord. Je n’ai pas pu le voir à l’hôpital et nous avons été contraints d’organiser la cérémonie en ligne. Tout est affreux, dur, bizarre. Et ce virus fait peur.

Je veux regarder du côté de l’espoir

Puis il y a eu la mort de George Floyd, des protestations partout aux États-Unis…

Je n’ai pas pu y participer physiquement, alors j’ai fait des donations. Je suis encore convalescent de mon frère, je reste confiné ­auprès de ma femme et mon fils. Je n’ai toujours pas revu mes ­musiciens, et je me ­demande quand je pourrai revenir en ­Europe. La violence policière et le racisme, bien sûr, sont des thèmes qui nous hantent, et ils m’ont inspiré plusieurs chansons. Je n’aime ni les saccages ni les émeutes, c’est la voie de l’impuissance, du désespoir. Je préfère la non-violence, que je chante dans Fan the Flames et Revival. Je veux regarder du côté de l’espoir : les gens prennent conscience du racisme et du risque qui pèse en permanence sur nous, les Noirs, c’est déjà ça. J’espère aussi que Trump sera bientôt défait.

Se lever, conjurer la peur, se lever encore : c’est la philosophie de votre nouvel album?

Oui, les titres Concorde, Phoenix et Revival donnent ce ton, une musique qui élève, incite à prier et à cultiver ensemble, croyants ou pas, de bonnes fréquences. Toutes sont des chansons d’amour, non pas pour ma pomme ou les beaux yeux de ma belle, mais pour le genre humain.

Qu’est-ce qui vous a poussé à l’exprimer avec des chœurs gospel?

J’ai grandi dans cette ambiance, avec les louanges, les grâces et les métaphores bibliques. Ce sont mes fondations. Je voulais ce feeling dans ce disque en particulier où je chante Dad Gone Thing, dédié à mon père : un homme charismatique qui chantait le dimanche à l’église, le seul endroit où je pouvais le voir, où il nous passait un peu d’argent de poche et mangeait vite fait avec nous avant de disparaître dans sa vie. Il a montré peu d’intérêt pour ses enfants, alors qu’il savait très bien briller et être aimé. Il m’a manqué, mais il m’a appris à chanter. Cette énergie me transmet de bonnes choses, bien qu’aujourd’hui je passe plus de temps dans les ­avions que dans les églises.

Avec Harlem, Paris est la ville où je me sens le mieux disposé à laisser mon esprit vagabonder et écrire

Pourquoi avoir enregistré entre Los Angeles, Londres et Paris?

Je chante souvent en Europe et j’ai voulu travailler avec Troy ­Miller, ancien percussionniste d’Amy Winehouse et de Jamie Cullum. C’est en Angleterre qu’il nous a trouvé un excellent chœur, avec un son extra. Paris, c’est plus personnel : c’est une inspiration de chaque instant, je peux m’y promener sans but, sentir les fantômes de James Baldwin et de Miles Davis, regarder les édifices conçus pour traverser les siècles. J’observe ses habitants aussi, leur style vestimentaire, leurs attitudes… J’ai le sentiment que tout y est artistique, même boire un café ou fumer une cigarette. On vous dit discrets, mais je n’en crois rien! Avec Harlem, autre sanctuaire de la création, votre capitale est la ville où je me sens le mieux disposé à laisser mon esprit vagabonder et écrire.

Que pensez-vous des dernières productions de Kanye West?

J’espère que son gospel vient d’un endroit sincère. Mon frère m’a dit : “Je voulais le détester, mais c’est vraiment beau!” On est tombés d’accord : j’ai trouvé ça bon et joyeux. Ce qu’on appelle la great black music irrigue la pop, le rock, le rap, l’électro… Mépriser nos racines blues, soul et gospel n’a aucun sens. Si ma chanson Revival affirme qu’il faut dépasser la peur, c’est aussi à l’adresse de la communauté noire lorsqu’elle se montre défiante envers ce legs fabuleux, indissociable il est vrai d’un passé difficile pavé de souffrances et de malaise.

Qui sont vos héros aujourd’hui?

Nat King Cole, Marvin Gaye, Sam Cooke. Tous morts! Restent Quincy Jones et Stevie Wonder, deux guides que j’ai la chance d’avoir croisés. Je ne sais pas si le premier continue à produire de la musique, mais il reste une sorte de parrain, et Stevie ne s’arrête pas, attelé à d’anciennes compositions qu’il devrait rééditer. Il m’a parlé d’une chanson écrite pour moi. J’espérais l’avoir pour ce disque, mais il va falloir encore attendre un peu.

Qui suivez-vous dans le rap et les musiques électros?

Chance the Rapper et Kendrick Lamar m’impressionnent : ils sont brillants, leurs mots choisis ont toute mon attention. Le hip-hop, quand il est bon, confine au génie. C’est quand il cultive le sexisme ou ne parle que de drogue que ça coince. Le rap a besoin de poésie et de bonne musique. L’électro et la techno peuvent fédérer des millions de gens sur des rythmes pointus, parfois fascinants, mais ça ne saurait remplacer le vrai bon live.

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