Leïla Slimani : "Longtemps, on a malheureusement considéré que les femmes écrivaient pour les femmes, et les hommes pour tout le monde"

En l’espace d’une décennie, elle a imposé sa plume dans le domaine littéraire français avec une rare dextérité, entre fictions et essais. Aujourd’hui, elle nous parle littérature, féminisme et inspirations.

Bonne nouvelle, elle termine actuellement la suite du Pays des autres, le roman qui revenait sur les origines de sa famille franco-marocaine, et le deuxième tome de la bande dessinée À mains nues, consacrée à la chirurgienne Suzanne Noël, sera bientôt publié. Même lorsqu’elle n’est pas directement sous les feux des projecteurs, Leïla Slimani reste dans l’actualité tout en continuant à écrire, sans relâche, à lire ses camarades, à s’interroger sur ce qu’est d’être au monde. Comme elle le fait ici, avec nous.

Sortir des cases

Madame Figaro. – Publié en 2017, votre essai Sexe et mensonges va paraître en poche. En quoi son propos reste-t-il pertinent en 2021 ?
Leïla Slimani. – Ce contre quoi j’essayais de me battre dans ce livre, à savoir des lois au Maroc qui rendent très compliquée la vie sexuelle pour les femmes (et de manière générale pour les individus) continuent d’exister, d’être l’objet d’un combat pour les militants comme pour les conservateurs. Sexe et mensonges reste pertinent, mais un pays comme le Maroc bouge tellement vite que beaucoup de choses devraient être actualisées. De plus, le monde a changé en quatre ans, le mouvement Me Too et l’accès de plus en plus massif aux réseaux sociaux ont permis une libération de la parole qui n’existait pas avant.

“Sexe et Mensonges”, de Leïla Slimani, éditions les Arènes.

Depuis le début de votre parcours littéraire, avez-vous constaté une différence dans le traitement réservé à la femme qui écrit ?
Oui, car le féminisme est devenu un angle en soi, un angle journalistique, médiatique, parfois même marketing, voire commercial. Il est partout, pour le meilleur et pour le pire. On s’intéresse plus aux propos des femmes, à ce qu’elles ont à raconter – de l’ordre de la dénonciation ou de la résilience. À l’époque où j’ai sorti mes premiers livres, on ne percevait pas les aspects politiques du propos de Chanson Douce ou Dans le jardin de l’Ogre, tandis qu’aujourd’hui, il y a une plus grande acuité, une vigilance sur ces thématiques-là dont on se rend enfin compte qu’elles sont sociales, donc importantes.

“Chanson douce”, la bande-annonce

Le féminin, et le féminisme, ont toujours été cruciaux dans votre corpus, y compris dans le très autobiographique Le Pays des autres….
Dans Le Pays des autres, les personnages principaux sont des femmes, alors que le thème porte sur le colonialisme et la guerre. Il y a ici un désir de montrer que le féminin est un sujet universel. Cela peut paraître évident mais pendant longtemps, on a malheureusement considéré que les femmes écrivaient pour les femmes et les hommes pour tout le monde. J’espère que mes personnages féminins parlent à des hommes ! Si je suis très fière d’écrire des textes féministes et d’être impliquée dans ce combat, je ne cherche pas à être vue à travers mon genre, mon origine, ma classe sociale. Je veux être regardée à travers ce que je crée, sans être enfermée dans la case «femme auteur» ou «femme maghrébine», ce qui revient à peu près au même.

Paroles et musique

Quels écrivains vous ont donné envie non seulement de lire mais aussi d’écrire ?
En effet, il ne s’agit pas des mêmes. Les auteurs qui me bouleversent le plus, comme Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Balzac, Flaubert, Zola, sont aussi les plus impressionnants. Grâce à eux, je ne sortais pas de ma chambre pendant des jours pour les lire. Mais ceux qui m’ont donné envie d’écrire, c’est plutôt Camus, Duras… Je me suis retrouvée dans leur langue, dans leur musique.

À propos de musique, en écoutez-vous lorsque vous écrivez ?
Pas du tout. Je me nourris des sons qui m’environnent, le bruit des doigts sur le clavier, des pages que l’on tourne. J’aime beaucoup le silence, qui peut être assez vertigineux.

“le Fils de l’homme”, un roman de Jean-Baptiste Del Amo.

Quels sont vos derniers coups de cœur littéraires ?
L’Empreinte d’Alex Marzano-Lesnevich, dans lequel une étudiante en droit rencontre un condamné à mort et enquête sur sa vie. Un très bel essai. J’ai découvert une autrice portugaise, Dulce Maria Cardoso, avec son roman Le Retour. J’ai aussi l’immense chance de lire en avant-première Le fils de l’homme de Jean-Baptiste del Amo, et comme d’habitude, c’est absolument magnifique.

“L’autre, c’est soi”

Quels sont les paysages qui comptent pour vous ?
L’océan Atlantique et les paysages de mon enfance à Rabat, avec les cigognes partout dans les arbres.

On parle souvent de la magie du cinéma, de la musique, et moins de la littérature… Pourquoi, d’après vous ?
Sans doute parce qu’avec le cinéma et la musique, on peut regarder et écouter à plusieurs. Le rapport est collectif. La littérature demande une certaine concentration, un certain effort, il y a moins d’abandon… Il y a une autre sorte de magie, plus lucide, plus éveillée : celle de découvrir que l’autre, c’est soi, qu’un personnage qu’on pensait très éloigné ressent des émotions similaires aux nôtres. La magie de la littérature, c’est de nous montrer qu’on est tous différents mais qu’on traverse tous la même chose, il s’y trouve une forme de permanence et d’universalité des émotions.

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