Liv Strömquist, dessinatrice : "L’apparence est devenue une sorte de 'capital' qui signale votre statut dans la société"

Interview. – La journaliste et illustratrice suédoise décortique l’idéal de beauté féminin dans une BD férocement drôle et très documentée intitulée Dans le palais des miroirs, disponible ce vendredi 22 octobre chez Rackham.

Tous les jours, nos rétines sont assaillies de photos de célébrités qui mettent en scène leurs physiques de rêve sur les réseaux sociaux. Ces stars nous hypnotisent, nous agacent aussi, mais on aimerait bien leur ressembler. D’où vient cet étrange «désir mimétique», fond de commerce des influenceurs aux millions d’abonnés ? Pour tenter d’y voir plus clair, Liv Strömquist a mené l’enquête…

Fidèle à ses habitudes, la dessinatrice suédoise a potassé les théories de très sérieux philosophes, historiens et sociologues pour ensuite les cuisiner à sa propre sauce, riche en humour et en pop culture. Le résultat est une bande dessinée ludique, formellement très libre – certaines planches sont muettes, d’autres recouvertes de texte –, articulée autour de sources scientifiques béton… Et d’exemples très contrastés. Dans le palais des miroirs s’ouvre ainsi sur le pouvoir d’attraction quasi surnaturel de l’influenceuse Kylie Jenner avant d’embrayer sur celui de l’impératrice Sissi, considérée comme la plus belle femme de son époque (et obsédée par les régimes alimentaires). Découpée en cinq chapitres, la BD explore le mythe biblique de Jacob, s’interroge sur la dernière séance photos de Marilyn Monroe, donne la parole à des femmes confrontées au vieillissement de leur enveloppe charnelle… Et bien d’autres choses !

Couverture de la bande-dessinée Dans le palais des miroirs de Liv Strömquist.

Éveillée au féminisme à l’âge 17 ans, Liv Strömquist a étudié les sciences politiques, la sociologie et la philosophie à l’université. Elle concilie depuis le métier de journaliste (à la radio, à la TV, en podcast) avec celui d’autrice de BD, dont six sont disponibles en français chez Rackham. À chaque fois, la naïveté du trait et la légèreté du ton contrastent avec la vivacité des attaques contre le patriarcat et la société capitaliste. Ses ouvrages décryptent aussi bien les dérives du néolibéralisme (Grandeur et Décadence) que les tabous liés au sexe féminin (L’Origine du monde, incontournable) et les contradictions de nos comportements amoureux (Les Sentiments du prince Charles, I’m Every Woman, La rose la plus rouge s’épanouit). L’Université catholique de Louvain, en Belgique, lui a remis en février 2021 le titre de docteur honoris causa.

Madame Figaro. – Vous venez de publier Dans le palais des miroirs. Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à l’idéal de beauté féminin ?
Liv Strömquist. – Je pense que notre focalisation sur le visage et le corps s’est beaucoup accélérée au cours des cinq à dix dernières années. Bien sûr, l’humanité a toujours été obsédée par la beauté physique mais maintenant, pour un certain nombre de raisons, je pense que cette focalisation sur le visage et le corps occupe une part grandissante de la vie de plus en plus de gens. Tout le monde se promène aujourd’hui avec un téléphone muni d’un appareil photo – nous prenons tellement de photos ! – et communique en permanence au travers d’images de soi sur les réseaux sociaux ou les applications de rencontres. Pendant la pandémie, il y avait beaucoup de situations où, via les réunions vidéo ou les conférences en ligne, nous étions constamment confrontés à notre propre visage. Il y a même eu ce qu’on appelle un «Zoom Boom», un boom de la chirurgie esthétique, à cause de cela.

Une autre raison est bien sûr la société capitaliste elle-même qui veut constamment étendre le marché des produits de beauté. Et comme la beauté est un domaine traditionnellement «féminin» – l’apparence occupe une place centrale dans la «féminité» –, c’est aussi une continuation du projet sur lequel je travaille depuis toujours : explorer l’expérience féminine et la vie des femmes.

En vidéo, Lou Doillon, « est-ce que, en interview, on demande à Brad Pitt ses tips beauté? »

Culte de la beauté et rivalité

Comment notre monde capitaliste se nourrit-il du culte de la beauté ?
Dans la société capitaliste, vous avez besoin d’une croissance constante – et la beauté est un marché aux possibilités presque infinies. Si vous comparez la myriade de produits de beauté disponibles maintenant par rapport à ce qui existait il y a 20, 30 ou 40 ans, vous verrez que le développement est extrême. Pour pouvoir vendre des produits de beauté, de la chirurgie esthétique, du maquillage, etc., vous devez d’abord faire en sorte que les gens se sentent insatisfaits de leur apparence (sinon, ils ne se sentiraient pas enclins à acheter quoi que ce soit). Ainsi, ce marché se nourrit du malheur, du fait de ne pas se sentir heureux avec soi-même.

L’historien des idées Leif Runefeldt affirme que le «devoir de plaire féminin» est une constante à travers l’histoire. Pourtant, si une femme tente de tirer profit de sa beauté, elle est souvent traitée d’orgueilleuse, de superficielle, d’ambitieuse…
Je pense que ce paradoxe est très concret pour la plupart des femmes. Mais lorsque vous connaissez l’histoire et les racines culturelles de ce type d’idées, il est plus facile de les identifier, de les considérer de manière critique et de les remettre en question dans votre propre vie.

En quoi les concepts de «désir mimétique» et de «rivalité mimétique» du philosophe René Girard permettent-ils d’expliquer l’immense popularité et la fortune de l’influenceuse Kylie Jenner ?
Eh bien, la théorie de Girard est qu’il est intrinsèquement humain de vouloir imiter les autres. La raison serait la suivante : l’être humain ne sait pas ce qu’il veut. À l’époque où nous vivons aujourd’hui, avec l’accélération de la liberté de choix, de l’individualisme et du capitalisme, ce sentiment augmente: «Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que je désire ?». Selon Girard, il est fastidieux de toujours découvrir par soi-même ce que l’on veut, alors on trouve des gens que Girard appelle «médiateurs» – ou modèles – et on se contente de copier leurs envies. Je pense que cette théorie explique très bien le phénomène de «l’influenceur». Nous copions l’influenceur mais nous ressentons une sorte de rivalité envers lui, donc nos sentiments envers notre modèle sont contradictoires. Nous éprouvons de la jalousie et de la haine en même temps que nous envions ce que cette personne possède.

Vous écrivez qu’il est aujourd’hui indispensable d’être sexuellement attirant(e) en permanence, quand bien même on ne chercherait pas à trouver l’amour (ou à le conserver à tout prix). Comment l’expliquer ?
Je pense que l’apparence est devenue une sorte de «capital» qui signale votre statut dans la société. De nombreux types d’emplois différents nécessitent de la beauté – comme un politicien, un avocat, un artiste, etc. – même si ce n’est pas quelque chose dont vous avez rationnellement besoin pour les effectuer. C’est un symbole de statut. Prenez la chirurgie esthétique et les «fillers» (agent de remplissage à base d’acide hyaluronique, NDLR) par exemple : ce ne sont pas seulement des outils pour tenter de devenir plus beau mais aussi des marqueurs d’une certaine classe sociale. S’ils ne vous rendent pas réellement plus beau, ils vous donnent un certain type de visage qui dit aux gens que vous avez de l’argent. C’est comme frimer avec une montre coûteuse.

Extrait de la bande-dessinée Dans le palais des miroirs de Liv Strömquist.

« Son image d’elle-même est devenue une prison »

Votre chapitre sur «la maman de Blanche-Neige» donne la parole à cinq femmes entre 53 et 73 ans, qui évoquent avec franchise leur rapport à leur propre apparence. Pourquoi avoir choisi de recueillir leurs témoignages et lequel vous a le plus marquée ?
J’ai juste pensé qu’il était intéressant de parler à des femmes plus âgées de la façon dont elles ont vécu le vieillissement, ​​de ce qu’elles ont ressenti lorsqu’elles ont vu dans le miroir qu’elles avaient vieilli et ainsi de suite. J’avais l’impression de ne pas connaître grand-chose à ce type d’expérience féminine. Certaines d’entre elles étaient très, très belles, et pleurent leur beauté comme une perte très grave. D’autres ont commencé à se sentir beaucoup mieux après 50 ans. J’aime l’interview de «Lena», que je trouve à la fois très drôle et très énervée. Elle dit beaucoup de choses «interdites», elle est très mécontente de vieillir et pense tout le temps à la chirurgie esthétique. Je pense qu’elle est très honnête et n’essaie pas de donner les «bonnes» réponses.

Le personnage de l’impératrice Sissi tient une place importante dans votre BD. De quelle manière la vie de cette figure historique célèbre résonne-t-elle avec notre société de l’image ?
D’un certain côté, Sissi, qui a vécu entre 1837 à 1898, était une personnalité très moderne. À son époque, elle était considérée comme très excentrique parce qu’elle s’affamait avec différents régimes alimentaires, était obsédée par les rituels de beauté et passait plusieurs heures chaque jour à faire de l’exercice (elle avait une salle de sport dans tous ses châteaux, ce qui était considéré comme extravagant et bizarre). Elle était en quelque sorte une pionnière de tout notre mode de vie d’aujourd’hui et se comportait un peu comme la classe moyenne de notre société occidentale : nous fréquentons les salles de sport, essayons de lutter contre le vieillissement et consacrons beaucoup de temps à nos rituels de beauté. Je pense que Sissi est intéressante parce qu’elle était considérée comme la plus belle femme de son époque – il y a eu deux peintures très célèbres d’elle – mais elle a ressenti une énorme pression pour maintenir cette beauté. Elle ne voulait pas montrer son visage alors qu’elle vieillissait. Son image d’elle-même est devenue une prison et, dans la bande dessinée, je compare cela à la façon dont nous affichons aujourd’hui nos vies sur les réseaux sociaux.

Lena, 53 ans, est l’un des cinq femmes interrogées par Liv Strömquist au sujet de leur rapport au vieillissement. (Planche issue de Dans le palais des miroirs.)

« Une épée à double tranchant »

Dans leur rapport à leur image, les Suédois se comportent-ils différemment des autres Européens ou des Américains selon vous ?
Je pense que la culture dominante sur Internet est assez mondialisée et se ressemble partout.

Quelle relation entretenez-vous avec votre propre apparence ?
J’ai toujours été intéressée par l’apparence, les vêtements, le maquillage, etc. Je pense que c’est une épée à double tranchant, où certains éléments vous donnent de la joie et un sentiment de pouvoir tandis que d’autres vous font vous sentir complexée, stressée et malheureuse.

À écouter : le podcast de la rédaction

Dans quel état d’esprit êtes-vous lorsque vous dessinez et qu’est-ce qui vous amuse le plus ?
J’aime alterner le dessin et l’écriture. Quand j’écris, je dois être très concentrée d’une certaine manière, et quand je dessine, c’est une autre forme de concentration, comme si vous travailliez avec différentes parties de votre cerveau. Le moment où je m’amuse le plus, c’est quand je trouve une théorie vraiment intéressante et, pour ce qui est du dessin, j’aime vraiment réaliser des robes et des coiffures. J’ai fait plusieurs portraits de la «vilaine belle-mère» dans différents costumes et j’ai cherché des images de référence dans les vieux films de Blanche-Neige d’Allemagne de l’Est ou d’Union soviétique des années 1960. Je prends beaucoup de plaisir à faire ce genre de choses !

Dans le palais des miroirs, disponible ce vendredi 22 octobre chez Rackham.

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