Manfred Thierry Mugler : “La femme la plus inspirante du moment ? Kim Kardashian”

Femmes cyborgs ou hyperdivas… Précurseur, il a sublimé une féminité conquérante et révolutionné la mode avec sa vision à 360 degrés. Le Musée des Arts décoratifs, à Paris, le célèbre avec l’exposition Couturissime. Rencontre exclusive.

Il est l’homme des superlatifs. Couturier visionnaire, Thierry Mugler – rebaptisé Manfred Thierry Mugler et métamorphosé en colosse bodybuildé – a toujours visé la démesure. L’artiste est rare : un sphinx. Il revient pourtant dans la lumière avec une vaste exposition, Thierry Mugler, Couturissime (1), au Musée des Arts décoratifs, à Paris, retraçant son œuvre singulière et déjà légendaire.

Dans les années 1980 et 1990, Mugler a marqué l’histoire de la mode en extrapolant, sous tous les angles, la puissance féminine. Précurseur, il impose une vision à 360 degrés : à l’époque, lui seul conçoit des défilés-spectacles dignes de superproductions hollywoodiennes (6000 spectateurs au Zénith en 1984), il lance Angel, l’un des best-sellers de l’histoire de la parfumerie, tout en photographiant lui-même ses campagnes publicitaires dans des scénographies spectaculaires. Du jamais vu. Mais, en 2002, quand le marketing commence à dicter sa loi, le créateur décide de tout arrêter pour se consacrer à ses deux autres passions : la mise en scène de spectacles monumentaux et la photographie (2).

En vidéo, le défilé Mugler automne-hiver 2020-2021

Flash-back. Mugler a mené ses créations vers des hybridations de morphologies sculpturales pour créer une féminité carrossée, conquérante, ultrasensuelle, à coups de robes architecturées et de corsets de femmes bolides : les amazones modernes étaient nées. «Il a développé un vocabulaire qui n’existe plus dans la mode actuelle, décrypte Thierry-Maxime Loriot, commissaire de l’exposition et auteur d’un livre (3) qui l’accompagne. Il a construit un univers de fantasmes, de transhumanisme, de science-fiction, une hybridation entre les superhéroïnes, la robotique et l’esthétique animalière. Avant les autres, il a valorisé les corps gainés, les hanches extrapolées, les talons vertigineux.»

En plein apogée du normcore des années 1990-2000, le créateur détonne. Dérange aussi. «Pourtant, il n’était pas question de “femme objet”, mais de “femme sujet”, souligne Thierry-Maxime Loriot. Il a exalté le body conscious.» La rétrospective au Musée des Arts décoratifs donne l’occasion de (re)découvrir ces révolutions. En exclusivité, il se raconte.

La création : «J’ai une vision du grand»

«Dans ma famille, j’étais à part. Au regard du système scolaire aussi. Plus tard, j’ai eu la confirmation que les créatifs, qui abordent le monde différemment, sont souvent mal perçus. Je suis avant tout un metteur en scène, et mon envie initiale était de faire de très grands shows. J’ai une vision du grand. La mode a été une opportunité. Un moyen comme un autre. J’aime autant la photographie que la scène.

D’ailleurs, je ne me suis jamais “retiré”, j’ai juste changé d’outil. Quand j’ai conçu un show érotique pour le Cirque du Soleil, Zumanity, à Las Vegas, qui a duré seize ans, c’était la même approche, le même travail, la même main que dans la mode. On voit dans l’exposition Couturissime toute la patte et l’implication de tous les talents qui travaillaient à mes côtés. Il fallait les trouver, les révéler, leur ouvrir de nouveaux horizons.»

La haute couture : «Il faut créer des émotions»

«La couture n’est pas une tradition, c’est un éclat, un extrême, une essence. Un travail au plus proche de la personne, et c’est très inspirant. C’est un outil plus concentré, plus libre et plus large. Il permet de prendre le temps, de pousser les recherches. J’ai inventé une coupe body conscious, et j’ai dû créer les outils pour fabriquer ces pièces adéquates. Nous avions monté une usine spécialement dédiée à leurs conceptions. C’était un challenge technique de faire du très beau et du très élaboré.

Mon influence dans la mode, c’est ça, je crois. Mes vêtements haute couture n’étaient pas toujours faciles à porter, mais qui cherche du “facile” ? Il faut créer des émotions. Le challenge, à notre époque, c’est de respecter l’équilibre entre l’évolution du monde et la création d’objets d’art époustouflants qui réveillent, qui touchent, qui fassent rêver. Il n’y a pas que des robes du soir incroyables destinées à des nuits magiques, il faut aussi des “vrais” vêtements portables, ceux pour avoir chaud et pour se protéger. Ce n’est pas une question d’argent mais d’obstination à vouloir faire les choses du mieux possible.»

Mes superhéroïnes : «Je ne fais que traduire une réalité»

«Il n’est pas tant question d’idéaliser les femmes que de les sublimer, de les révéler, les rendre plus fortes. C’est valable aussi pour les hommes, les acteurs et les acrobates avec qui je travaille. Je suis inspiré par les gens, superhéroïnes ou superhéros à leurs façons, qui gravitent autour de moi. Je ne fais que traduire une réalité. Je suis touché par des héroïnes réelles, comme Jeanne d’Arc, Agatha Christie ou Elizabeth II, des femmes géniales, d’une force et d’une conviction extraordinaire, avec un mental d’athlète, une ténacité extraordinaire.

L’une des plus inspirantes du moment, guerrière super glamour, c’est Kim Kardashian. À mon sens, elle fait vraiment les choses à fond, de façon très affirmée. Partie de rien, elle s’améliore constamment. Quand je crée des silhouettes de conquérantes, de séductrices, ou des innocentes robotiques en métal, c’est la matière qui doit plier au corps. Je suis au service du corps et de l’esprit. C’est universel, parce que ça parle de l’être humain. J’ai tendance à être extrémiste, essentiel, sensuel et sexuel. Donc vivant, humain.»

Les femmes : «J’ai créé des armures de beauté»

«La beauté existe sous toutes ses formes, à tout âge et partout dans le monde. Je me suis attaché à souligner certaines lignes, à en gommer d’autres, à jouer sur les proportions. Avec une obsession : celle de faire en sorte que les personnes paraissent plus fortes. J’ai créé des armures de beauté comme un véritable “outil” de représentation, de respect de soi et des autres.

La représentation ? Aujourd’hui, les gens ont perdu le plaisir de s’amuser, de se préparer, de se présenter. Tous ces rituels de la séduction sont tombés, et c’est dommage. Une femme apprêtée, c’est beau et touchant.»

La mode : «Tout va très vite !»

«LA mode, ça ne veut rien dire. De quelle mode parlons-nous ? Il y en a tellement. Aujourd’hui, elle est influencée par la conscience de son impact environnemental, et c’est bien. Grâce à nos outils de communication, nous découvrons maintenant des artisans incroyables un peu partout dans le monde. Le développement de la technologie, les imprimantes 3D ou les coupes au laser facilitent la fabrication. Tout ce que l’on voit dans Couturissime, tout ce que j’ai créé, est fait à la main. Des coupes incroyables de complexité, des tailleurs aux multiples pièces à assembler, des symétries très compliquées, des constructions élaborées, tout cela réalisé par des personnes extrêmement douées, ciseaux à la main ou face à leur machine à coudre.

D’un autre côté, la mode a perdu beaucoup de raffinement et de passion, par impatience. Tout va très vite, or la qualité passe par la patience et la conviction. On voit certaines choses intéressantes émerger, mais il faudra attendre un peu, voir si cela va durer, et comment cela va évoluer. Si la mode était une personne, je lui dirais : “Ne te prends pas trop au sérieux, travaille à l’exceptionnel, mais amuse-toi, sois belle, exprime-toi !” »

Le futur : «L’hyperproduction et le travail de la main !»

« L’essence même de la mode, c’est d’évoluer. Il y aura toujours des productions de masse, et tout le monde est probablement ravi de trouver une jolie petite robe à trente euros. Mais il faudrait être inconséquent pour ne pas se demander qui fabrique ça et combien ces petites mains invisibles sont payées…

D’un autre côté, les turbulences de l’époque vont encourager et raviver l’artisanat, et ça, c’est formidable. Deux réalités vont coexister : l’hyperproduction et le travail de la main. Mais dans l’une ou l’autre configuration, il n’y a pas de raison de faire les choses à moitié. C’est hypocrite. L’antimode est une mode. Mais je pense que ces années tumultueuses vont révéler des talents. Nous avons besoin de rééquilibrer le monde en lui apportant de la joie et de la beauté.»

(1) Thierry Mugler, Couturissime, du 30 septembre 2021 au 24 avril 2022, au Musée des Arts décoratifs, à Paris.

(2) Manfred Thierry Mugler photographe, Éditions de La Martinière.

(3) Thierry Mugler, sous la direction de Thierry-Maxime Loriot, Éditions du Musée des Arts décoratifs.

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