Sophia Loren : "A chaque film, je donne tout, comme si c’était la première fois"

Reine du néoréalisme des années 1950, Sophia Loren est aujourd’hui une star de Netflix dans un film réalisé par son fils. Interview.

Le froid est arrivé ! » s’exclame la voix rocailleuse au bout du fil, depuis Genève. Son équipe nous avait informés que Mme Loren était fatiguée. Que nenni ! Par moments, l’actrice de 86 ans perd le fil. « Non capisco », marmonne-t-elle à son fils cadet, Edoardo Ponti, qui fait office de traducteur. Mais Sophia Loren a toute sa tête. Elle dit « darling » avec tendresse, voire désuétude, plaisante volontiers et rit de bon cœur. La mamma italienne ne tarit pas d’éloges sur sa progéniture et l’embrasse bruyamment quand il la complimente. « Vous avez vu comme il est formidable, mon fils ! » Leur complicité saute aux oreilles.

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Plusieurs fois, déjà, mère et fils s’étaient essayés au cinéma. Elle est son actrice favorite, il est désormais son réalisateur préféré. En lui offrant « La vie devant soi », de Romain Gary, Edoardo ignorait qu’il déclencherait de telles passions. Dix ans après son dernier film, l’actrice a eu envie de retrouver les projecteurs. En madame Rosa, Sophia Loren est bouleversante. Belle, passant de la clairvoyance à la folie en un claquement de doigts. « Une femme de son âge qui n’a plus rien à prouver et se risque encore à aborder un personnage tellement complexe en termes de jeu, c’est incroyable », estime le réalisateur. Ce destin tragique d’une femme déportée à Auschwitz, ancienne prostituée qui recueille des enfants paumés, autrefois jouée par Simone Signoret, a servi de machine à remonter le temps. L’actrice s’est revue adolescente à Pozzuoli, Miss Elégance sous le nom de Sofia Scicolone, cernée par la guerre et la pauvreté. « La faim fut le thème dominant de mon enfance », écrit-elle dans ses Mémoires.

« Ce film est l’occasion de marquer le début du nouvel âge d’or du cinéma italien », ose Sara Furio, responsable chez Netflix Italie

Celle sur qui l’âge n’a aucune emprise se souvient comme si c’était hier de « La Ciociara », qui lui a valu son Oscar en 1962. Elle demeure à ce jour une des rares actrices transalpines à être repartie avec la statuette. Cary Grant, Marcello Mastroianni, Clark Gable, Charlton Heston ou Marlon Brando, qu’elle décrit comme « un introverti ne sachant pas quoi faire de son immense talent », tous lui ont donné la réplique. Et quand Chaplin l’a appelée pour lui proposer d’être sa « Comtesse de Hong-Kong », elle a cru à une blague. « Sous sa direction, j’aurais été prête à réciter l’annuaire téléphonique », dit-elle. Ses souvenirs semblent irréels. Elle est la mémoire d’une époque révolue, d’un cinéma disparu que s’amusent à revisiter les réalisateurs contemporains. Mais Sophia Loren préfère vivre au présent. Celui des plateformes de vidéo à la demande. C’est le duo mère-fils qui a contacté Netflix afin d’être épaulé dans la réécriture du récit de Gary. Et pour eux les équipes ont pris des risques. Sophia Loren vaut bien quelques dizaines de milliers de dollars… « Ce qui compte vraiment, c’est la puissance de l’histoire », justifie la plateforme. Le géant américain a sauté dans le train du cinéma d’auteur européen.

A Bari, douceur et contemplation mettent en valeur un casting de talents juniors et seniors. « Ce film est l’occasion de marquer le début du nouvel âge d’or du cinéma italien », ose Sara Furio, responsable chez Netflix Italie. Heureusement, nous aurons toujours « Mariage à l’italienne », « Une journée particulière » et autres « Arabesque ». La magie du cinéma… et du streaming. A la question : « Etes-vous heureuse ? », Sophia rit fort et répond : « Bien sûr ! Plus que jamais ! »

Rosa est un des plus beaux personnages que j’ai eu l’honneur de jouer. Par bien des aspects, elle me rappelle ma mère

Paris Match. Dix ans sans tourner, c’est long. Il fallait Romain Gary pour vous faire revenir sur les plateaux ?

Sophia Loren. J’ai eu un sentiment merveilleux en découvrant son récit. L’histoire de cette femme m’a touchée. Ça en dit beaucoup sur notre société. C’est une critique de l’humain. Il y a quelque chose de nouveau, de différent.

Quand on est actrice, on le reste à vie ?

Ce métier est dans mon cœur depuis des années. A chaque film, je donne tout ce que j’ai, comme si c’était la première fois. Vous savez, à mon âge, il n’est plus aussi facile qu’avant d’être emballée par un scénario. Celui-ci est un des meilleurs que j’ai eus entre les mains. J’aurais pu refuser, je n’ai plus besoin de tourner, mais ça a été un tel coup de foudre ! J’ai dit à Edoardo : “Il faut qu’on le fasse, essayons de parler avec le fils de Romain Gary.” Ça a été un sacré parcours du combattant, mais on y est parvenus !

Madame Rosa est une femme généreuse, mais écorchée vive. En quoi vous retrouvez-vous en elle ?

Elle est un des plus beaux personnages que j’ai eu l’honneur de jouer. Par bien des aspects, elle me rappelle ma mère, dans sa façon d’être, dans son caractère. Je crois que c’est pour ça que j’ai tout de suite été très impliquée dans le rôle. Ma mère est… était, pardon, un être merveilleux. Elle n’était pas forte mais elle était très gentille. Sous les sourires, il y avait tant de fragilité et de souffrance… Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à Greta Garbo. Elle aurait adoré être actrice…

Avec mon fils c’est une vraie collaboration, aussi fun qu’intéressante.

Vous préparez-vous toujours de la même façon pour un rôle ?

Bien sûr, rien n’a changé. Quand je me lance dans un long-métrage, je lis un maximum de choses, j’y réfléchis longuement. Le personnage ne me quitte pas pendant des mois, je vis avec lui du soir au matin.

Votre fils est désormais votre réalisateur fétiche…

J’adore travailler avec lui, et c’est réciproque. Ça peut être compliqué. Il nous arrive d’avoir des désaccords, mais on discute sur la direction à prendre, on échange sur le texte, et on rit énormément… C’est une vraie collaboration, aussi fun qu’intéressante. Il sait comment je perçois mon métier, qui je suis, comment je réagis. C’est très amical, finalement. On est très proches, mon Dieu ! Presque comme si c’était mon fils ! [Elle rit.]

Je suis moi aussi très surprise que Netflix nous ait suivis dans le projet. “La vie devant soi” sera vu dans le monde entier.

Votre personnage sauve des enfants qui ne sont pas les siens. Vous auriez pu agir ainsi ?

J’ai grandi pendant la Seconde Guerre mondiale. J’ai vu énormément d’hommes et de femmes qui n’étaient pas ensemble et s’occupaient de gamins qui n’étaient pas les leurs. On vivait tous le même cauchemar, on devait s’entraider. Nous n’avions pas d’autre option que de nous soutenir. Donc oui, j’aurais recueilli Momo, à la place de madame Rosa.

Dans le film, Momo affirme que la vieillesse pousse les gens à oublier qui ils sont…

[Elle rit.] Vous savez, dès qu’on naît, on vieillit ! Tout le monde vieillit ! C’est le chemin de la vie. La différence, c’est que ce qui est important quand vous avez 30 ans l’est moins quand vous en avez 80. L’existence fonctionne ainsi. On mûrit, on grandit. Si vous continuez à être bien à plus de 80 ans, comme je pense l’être, alors tout va bien ! Je vais bien, du moins à ce stade ! Je n’ai pas eu de problèmes avec la vieillesse, j’ai toujours pensé qu’aujourd’hui et demain sont plus importants qu’hier. Je chéris ce que j’ai accompli. Je me lève chaque jour avec la volonté de me lancer dans de nouvelles aventures. C’est ce qui rend ma vie passionnante.

Ce qui ne changera jamais dans le cinéma, c’est le désir de raconter de belles histoires qui peuvent modifier la manière dont les spectateurs perçoivent la vie.

C’est surprenant de voir une actrice comme vous, star du néoréalisme italien, dans un film diffusé et produit par Netflix.

Je regarde Netflix. Je m’y suis mise pour “The Crown”, que j’adore ! J’ai tout regardé très vite, j’ai été fascinée par la série. Je suis moi aussi très surprise que la plateforme américaine nous ait suivis dans le projet. “La vie devant soi” sera vu dans le monde entier. C’est la première fois que ça arrive pour l’un de mes films ! C’est excitant et émouvant. C’est beau, quand on y pense…

N’est-ce pas une manière de renier le cinéma ?

Le cinéma est un art fabuleux. Ce qui ne changera jamais dans cette industrie, c’est le désir de raconter de belles histoires qui peuvent modifier la manière dont les spectateurs perçoivent la vie. Ce qui a évolué, c’est la façon dont nous les racontons. Mais le message est le même.

Quel est le dernier grand film que vous ayez vu ?

Le mien ! Je l’ai découvert ce matin. J’ai pleuré, et pleuré encore… Je me suis dit : “Mon Dieu, tu as beaucoup de chance !”

Si vous deviez ne retenir qu’un titre dans votre longue carrière…

Sans hésiter, “La Ciociara”, où j’étais dirigée par Vittorio De Sica. C’était très complexe de faire renaître le contexte de la guerre en Italie, de revivre ce que j’avais vécu quelques années auparavant… Le rôle a été dur à jouer. D’ailleurs, je n’aurais jamais cru qu’il me ferait gagner un Oscar, surtout pour un film italien. Mais Vittorio était le meilleur réalisateur pour ce genre de film.

Vous reverra-t-on sur un écran, petit ou grand ?

Soyez déjà contents avec celui-là. Après, on verra ! [Elle rit.] Mais oui, j’aimerais. Evidemment que je le veux ! J’adore mon travail.

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