"9 Jours à Raqqa", dans les pas de Leïla Mustapha, la maire courage de l’ancienne capitale de Daech

Le documentaire dévoile le quotidien sous haute tension de la jeune élue chargée de reconstruire l’ancienne capitale autoproclamée de l’état islamique en Syrie, dévastée par la guerre. Entre désespoir et force motrice, un film intense sur l’héroïne de La Femme, la Vie, la Liberté consacré à son combat.

Neuf jours, pas un de plus. Neuf jours sous tension, durant lesquels la reporter Marine de Tilly, le réalisateur Xavier de Lauzanne et la traductrice Gulistan Sido vont suivre le quotidien de Leïla Mustapha. Trentenaire, ingénieure en génie civil, trois fois major de sa promotion, elle est la maire de l’ancienne capitale autoproclamée de l’État Islamique en Syrie. Plongée dans un monde d’hommes, elle a pour mission de reconstruire une ville détruite à 80% et d’instaurer la démocratie après trois ans de guerre et de massacres perpétrés par Daech. Un an après la parution du livre La Femme, la vie, la liberté (1) écrit par Marine de Tilly, le documentaire 9 jours à Raqqa (2) dévoile les coulisses de la rencontre entre la journaliste française et la “maire courage”.

Les fantômes de Daech

2019. Arrivé par la frontière Nord entre l’Irak et la Syrie, c’est sous l’escorte des forces de sécurité kurdes que la petite équipe de tournage arrive dans la ville éventrée par les bombardements. Libérée en octobre 2017 par la coalition internationale, les Forces démocratiques syriennes et la coalition arabo-kurde, Raqqa reste une ville dangereuse. Les fantômes de Daech, l’appétit des puissances voisines et la dictature de Bachar el-Assad sont autant de menaces qui planent sur cette zone auto-administrée du Nord de la Syrie. Depuis sa libération, le destin de la ville est entre les mains du Conseil civil institué six mois plutôt par 130 hauts dignitaires. Et c’est à Leïla Mustapha, jeune femme de la minorité kurde, qu’est revenue la lourde tâche de coprésider ce conseil. Une responsabilité qu’elle partage avec un homme arabe, Mouhammad Nour Diyab. Ensemble, ils ont instauré un nouveau «contrat social» qui reposent sur des règles essentielles : démocratie, laïcité, respect des minorités, égalité femmes-hommes.

Leila Mustapha, trentenaire et maire de Raqqa.

“Leïla avance, elle ne se regarde pas”

Comme on le découvre dans le documentaire, Leïla est un petit bout de femme. Brune, les cheveux libres, jean slim et veste en cuir cintrée, ses traits sont fatigués mais le regard volontaire. «Leïla avance, elle ne se regarde pas», commente Marine de Tilly dans le film. Entièrement absorbée par les mille et une urgences à régler, elle préside, écoute, contrôle, décide et avance sans s’accorder un moment de répit. En assemblée et sur le terrain, elle est souvent la seule femme entourée d’hommes. Ingénieure surdiplômée, elle est à la tête d’un chantier titanesque. Ponts, centrales électriques, écoles, hôpitaux, mosquées, il faut rebâtir 25.000 bâtiments entièrement démolis et en réparer 30.000 autres troués par les tirs d’artillerie. Personne n’a d’électricité, tout fonctionne avec des générateurs.

“9 Jours à Raqqa”

Reconstruire la ville et les âmes

Consciente qu’il faut reconstruire la ville mais aussi les âmes, la jeune maire tient à montrer la réhabilitation des sites historiques, cœur de la cité où les habitants retrouvent petit à petit le goût de vivre. Au milieu des ruines, des commerces ont rouvert leurs étals. Mais la visite tourne court et Leïla et les membres de sa sécurité pressent le pas. Comme son mentor, le politicien kurde Omar Allouch assassiné en 2018, Leïla est une personnalité à abattre. Malgré les menaces, elle avance et se bat pour son «peuple qui mérite plus», insiste-t-elle dans le film. Sa voix profonde et calme, sa pensée structurée, lui confèrent une autorité naturelle qui lui permet de rassembler chez ses «frères» et ses «sœurs» kurdes, mais aussi dans les rangs des cheiks arabes des tribus locales.

En plus des défis structurels qui l’attendent chaque jour, la trentenaire souhaite rendre au peuple le pouvoir confisqué par des dirigeants corrompus et n’hésite pas à dénoncer le silence de la communauté internationale. Héroïne, modèle, exception… difficile de réduire Leïla Mustapha à ces mots galvaudés. Son courage, sa volonté et sa force de caractère impressionnent. «J’ai été inspiré par sa force, son optimisme et son humilité. Mais aussi par le système que les Kurdes essayent d’instaurer dans la région après leur victoire contre l’EI. Même si les Kurdes de Syrie sont partagés sur les revendications territoriales, ils sont avant tout syriens, défenseurs d’une certaine idée de la nation : démocratique et égalitaire. La parité hommes-femmes à la tête de leurs administrations dans les territoires qu’ils contrôlent est le parfait exemple de cette singularité. Les Kurdes sont les seuls à bouger véritablement les lignes idéologiques et Raqqa est un laboratoire d’après-guerre passionnant», explique le réalisateur Xavier de Lauzanne. Portrait d’une femme hors norme, Neuf jours à Raqqa délivre aussi un puissant message d’espoir et nous rappelle que la démocratie est un combat de chaque jour.

(1) La Femme, la Vie, la Liberté, de Leïla Mustapha et Marine de Tilly, éditions Stock.
(2) Au cinéma le 8 septembre.

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