Boris Cyrulnik : “Si on veut que les victimes d’incestes se défendent mieux, il faut changer notre culture”

Alors que la déferlante #MeTooInceste brise le silence, le Pr Boris Cyrulnik pointe une responsabilité sociétale.

Madame Figaro.- Vous avez alerté et écrit il y a plus de dix ans sur l’inceste (1). Les affaires récentes donnent le sentiment que les digues se fracturent…
Boris Cyrulnik.- J’ai travaillé sur l’inceste dès 1970, et j’ai été agressé pour cela. On disait : «Les enfants sont capables de refuser !» Ou : «La petite fille voulait séduire son père.» Depuis, il y a eu tant de livres, de films, de pièces de théâtre sur l’inceste, or le processus n’a pas disparu, il a augmenté. Car il manque un cadre pour structurer la pulsion dans une société où les familles sont diluées, et où les interdits n’existent plus. Le désir, s’il n’est pas structuré par la culture, c’est-à-dire par l’empathie et la représentation de l’autre, se transforme en violence.

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Qu’est-ce qu’écouter un enfant ?
Tant que l’enfant n’est pas maître de sa parole, il est soumis à la parole des autres. Il raconte ce qu’on lui demande de raconter. Si on lui dit : «Ça se fait dans toutes les familles mais ça reste un secret entre nous», il va se taire, d’autant plus qu’il va sentir que le secret est lourd. Tout secret plombe. Et l’enfant s’alourdit du secret. La plupart des pères incestueux que j’ai accompagnés en thérapie ne se constituaient pas en agresseurs, et les enfants ne le faisaient pas davantage, puisqu’ils ne comprennent pas ce que fait «papa», ou «mon oncle» ou «mon beau-père» : «Est-ce un geste d’attachement auquel j’ai affaire ou est-ce une demande sexuelle ?» Il faut rendre les enfants capables d’être le sujet de leur propre parole. C’est la responsabilité de toute la société, et de la question de la domination qui la traverse encore.

Pourquoi croire l’enfant rencontre encore tant de résistances ?
C’est la règle à chaque fois qu’il y a transgression. Car on ne croit pas les traumatisés, je l’ai expérimenté enfant après-guerre. Et encore : c’est moins dur de parler de la guerre que de témoigner des agressions sexuelles et de viol, où l’individu a été sali, humilié, jeté. Le déni de l’entourage est un pacte de protection : si on croit l’enfant, on est aussitôt embarqué dans sa déchirure traumatique. L’enfant qu’on n’entend pas développe un clivage, sourit à l’extérieur, pour le confort de tous, et souffre en secret.

Si on veut que les femmes et les hommes victimes d’incestes se défendent mieux, il faut changer la culture. Or on a aggravé le problème avec la dilution des liens et un sprint consumériste. Quand on se lève le matin et qu’on ne pense qu’à la réussite sociale, comment veut-on que les enfants et les familles soient structurés ? Et ça, c’est un problème d’éducation, de structuration par le milieu familial et culturel.

(1) De l’inceste (Éditions Odile Jacob), avec le pédiatre Aldo Naouri et l’anthropologue Françoise Héritier.

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