En Pologne, l’opposition bélarusse s’organise

Avec son sweat-shirt mauve et ses petites lunettes, elle a le look d’une étudiante sage. Mais à la Fondation bélarusse de solidarité sportive à Varsovie, des hommes des services secrets polonais font les cent pas devant le bureau où elle s’est enfermée avec sa traductrice.

Krystsyna Tsimanouskaya vit désormais escortée de six gardes du corps. En août dernier, cette sprinteuse bélarusse(1) de 24 ans, qui participait aux Jeux olympiques, avait refusé d’être rapatriée de force à Minsk après avoir osé critiquer sa fédération sur les réseaux sociaux. Elle s’était alors réfugiée à l’ambassade de Pologne à Tokyo. 

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Climat de peur et de paranoïa

« Si j’étais rentrée, j’aurais fini en prison comme des milliers de mes compatriotes. Ici, en Pologne, ma vie est étrange. Avec mon mari, on ne peut plus aller dans un centre commercial ni au cinéma. C’est nouveau pour moi, parfois je suis un peu lasse mais je ne regrette rien, je dois faire savoir au monde entier ce qui se passe dans mon pays. »

Pas de place pour le regret, mais qu’en est-il de la peur ? « C’est difficile à dire. J’espère que Monsieur Loukachenko est moins concerné par mon cas qu’il ne l’est par celui des activistes politiques », botte en touche la jeune athlète.

Collée près de l’ascenseur, une feuille affiche les photos d’une quinzaine d’hommes de main du président Alexandre Loukachenko lancés aux trousses de ses opposant·es, qui fuient en Ukraine, en Lituanie et en Pologne.

« On l’a aperçu sur le trottoir d’en face la semaine dernière », dit impassible Eugene Medvedev, directeur de la communication de la Fédération, en pointant, sur la photo, le visage d’un type à la mine patibulaire.

Je dois faire savoir au monde entier ce qui se passe dans mon pays.

Le climat de peur et de paranoïa qui règne au sein de la communauté bélarusse en exil s’est accentué depuis que le régime n’a pas hésité, le 23 mai dernier, à détourner l’avion Ryanair reliant Athènes à Vilnius pour le contraindre à se poser à Minsk : à son bord, le journaliste Roman Protassevitch, aussitôt arrêté.

Quelques mois plus tard, l’activiste Vitali Chichov, réfugié à Kiev (Ukraine), était retrouvé pendu dans le parc où il faisait son jogging tous les matins. Un suicide au quel personne ne croit. Aujourd’hui, la répression visant opposant·es, journalistes et militant·es s’intensifie avec l’espoir de mater le mouvement de contestation lancé en août 2020 après la réélection du « dernier dictateur d’Europe » à un sixième mandat.

Selon les sondages, la candidate de l’opposition, Svetlana Tikhanovskaia, qui avait remplacé son mari blogueur emprisonné, aurait récolté 60 à 80 % des voix. Écartée illégalement du pouvoir, elle attend son heure depuis Kiev, où elle organise la résistance.

Sur la photo : Krystsyna Tsimanouskaya, sprinteuse en exil. 

Diaspora structurée

« Cette mobilisation l’an dernier, c’était du jamais vu », raconte Zmicier Mickiewiecz, journaliste à Belsat TV(2), une chaîne indépendante créée en 2007 à Minsk et jamais accréditée par le régime Loukachenko, installée depuis novembre dernier avec un staff de trois cents personnes dans une aile de la télévision publique polonaise.

« Trois cent mille personnes sont descendues dans les rues, reprend le journaliste. La réponse a été d’une brutalité inouïe. Pour la première fois, toutes les strates de la société, toutes les familles bélarusses ont été touchées. Des personnes qui n’avaient jamais milité ont été frappées, arrêtées arbitrairement, jetées en prison, torturées. Beaucoup, du coup, ont rejoint le mouvement de résistance à l’étranger. Il existe désormais une vraie diaspora structurée et agissante. »

C’est notamment le cas en Pologne, où plus de cent cinquante mille Bélarusses ont trouvé refuge. Installé en Pologne avec sa femme et ses deux enfants à Bialystok, à soixante kilomètres de la frontière bélarusse, Denis Chashchevik témoigne pour que « le monde sache ».

29 reporters et employé·es des médias sont actuellement en prison.

Enseignant en mathématiques, il observait la manifestation du 10 août à Grodno – ville bélarusse près de la frontière polonaise – sur le perron du théâtre de la ville quand les OMON, les unités des forces spéciales, ont foncé sur son petit groupe. « On ne portait pas le bracelet blanc ni le drapeau de la contestation, on était calme. J’ai été violemment frappé puis jeté dans un fourgon. »

Entassé avec vingt autres détenus dans une petite cellule insalubre, sans aucune nourriture pendant trois jours, il est en état de sidération. « Un milicien nous a dit : ‘Tout cela finira quand on aura tabassé la moitié des Bélarusses.’ Sans l’assistance d’un avocat, en trois minutes, le juge m’a condamné à 54 cinq jours de prison. » 

Dès qu’il sort, lui qui n’avait jamais milité, et contre l’avis de sa femme terrifiée, il trouve le courage de récupérer la vidéo de surveillance du théâtre et de la diffuser sur Instagram. Une vidéo aussitôt reprise par Belsat TV.

« La bonne nouvelle est qu’aujourd’hui, on peut diffuser sur différents réseaux, se réjouit Zmicier Mickiewiecz. Il est impossible d’interdire YouTube, Telegram, les applications mobiles et les satellites. Nous sommes diffusés via satellite et nous avons encore des journalistes sur place qui travaillent dans la clandestinité malgré les risques. Nos collègues Daria Tchoultsova et Katsiaryna Andreyeva ont ainsi été les premières à être condamnées à une longue peine : deux ans de prison pour avoir filmé des manifestations. »

Selon le rapport de Reporters sans Frontières, vingt-neuf reporters et employé·es des médias sont actuellement en prison. En un an, l’Association biélorusse des journalistes (BAJ), a comptabilisé près de cinq cents interpellations et arrestations de journalistes.

Sur la photo : Alexandre Azarov, ex-officier de police à Minsk, réfugié politique en Pologne, coordonne les activités de Bypol, organisation basée à Varsovie qui prépare l’après-Loukachenko.

"Un jour, nous retournerons au Bélarus"

Le petit appartement de Rouslan et Tatiana Koulevitch, dans un immeuble excentré de Bialystok, a pour seul décor un écran géant accroché au mur. Journaliste pour le média Hrodna Life, Rouslan, 30 ans, était connu et apprécié. Puis, le 29 mai 2020, Sergueï Tikhanovski, le célèbre blogueur, mari de Svetlana Tikhanovskaia, est arrêté à Grodno. Tatiana a filmé toute la scène.

« On a subi les premières pressions, le chef de la police m’a dit : ‘On n’a pas touché votre femme jusqu’ici…’ J’ai compris que je pouvais être arrêté à tout moment. » Le soir du 11 août, Rouslan part documenter la manifestation sur la place de Grodno. Quand les OMON le matraquent, il hurle à Tatiana de se réfugier dans une boutique mais des policiers s’engouffrent derrière elle. S’ensuit un déchaînement de violences.

« J’ai hurlé ‘elle est enceinte !’ pour qu’ils la lâchent… » Jusque-là silencieuse, Tatiana raconte, submergée par l’émotion : « Un des employés est tombé sur moi, ils étaient comme des fous, ils nous frappaient. Je pensais être plus courageuse, mais je me suis uriné dessus. J’avais tellement honte quand ils m’ont jetée dans le fourgon. (Elle pleure, ndlr). J’entendais Rouslan hurler et je ne pouvais rien faire. »

Au poste de police où ils ont été emmenés, on dessine une croix sur le front de certains, dont Rouslan. « Les policiers ont dit : ‘Ceux-là, allez-y, frappez plus fort.’ J’ai reconnu un journaliste de Belsat dont tout le visage était recouvert de ronds et de croix, comme pour jouer au morpion. »

Tatiana est relâchée, Rouslan le sera au bout de trois jours, alors que quarante-cinq mille personnes ont manifesté dans Grodno, réclamant la libération des prisonniers. Commotion cérébrale, les deux mains cassées : il se terre avec Tatiana près de la frontière ukrainienne alors qu’une campagne de propagande se déchaîne contre eux, l’accusant, elle, de se prostituer et lui, de propager des fake news.

Réfugié en Pologne depuis mars dernier avec Tatiana, Rouslan tourne des vidéos sur des exilé·es diffusées sur Hrodna.life, sa chaîne YouTube. Comme celle de cette ex-soldate – seize ans dans l’armée bélarusse – qui a fui avec ses quatre enfants, laissant derrière elle un mari resté fidèle à Loukachenko. Ou celle de cet ancien policier qui a troqué l’uniforme contre des habits de clown jouant dans les rues de Varsovie.

« Ce sont des héros qui préparent l’avenir. Un jour, nous retournerons au Bélarus, d’ailleurs mon programme s’appelle ‘Nous reviendrons' », assure Rouslan.

Sur la photo : Tatiana et Rouslan Koulevitch. Emprisonné pour avoir documenté les manifestations à Grodno au Bélarus, Rouslan poursuit son travail de journaliste depuis Bialystok, en Pologne. 

Bypol, ancien réseau d’enquêteurs des forces de l’ordre bélarusses

À Bypol aussi, on prépare l’avenir. Dans un quartier central de Varsovie, une voiture de police stationne devant l’entrée de ces bureaux modestes, hébergés au sein d’une association bélarusse. Lancé en octobre 2020 lors de la venue de Svetlana Tikhanovskaia en Pologne, Bypol est un réseau composé d’anciens enquêteurs et fonctionnaires des forces de l’ordre bélarusses.

Alexandre Azarov, vingt et un ans dans la police, dirigeait l’Unité de police contre le crime organisé et la corruption à Minsk depuis 2016. « Je sais que Loukachenko n’a pas été réélu. Tous les policiers savent que les élections ont été falsifiées. » Le déclic se fera après une terrible répression contre des manifestant·es pacifiques, suivie de l’ordre de son chef de remplir de faux rapports au centre de détention. Il démissionnera, comme environ mille policiers bélarusses et trois cents fonctionnaires de haut niveau. Aujourd’hui, avec d’autres, il prépare le « Plan de la Victoire « .

Tous les policiers savent que les élections ont été falsifiées.

« Le réseau actif de Bypol, c’est cinq cents personnes. On a créé des structures à l’intérieur même du pays. Ce réseau de partisans communique via Telegram. Divisé en petites unités, selon les qualifications, il mène des opérations secrètes afin de documenter les crimes commis par le régime. Demain, nous allons poster une nouvelle vidéo où on entend deux officiers donner l’ordre de torturer. »

Alexandre Azarov est persuadé que le régime tombera dans quelques mois, « Notre ‘Plan de la Victoire’ rassemble plus de personnes que l’armée bélarusse avec ses quarante mille soldats. » On aimerait croire à leur réussite.

Spécialiste du monde russe et ex-soviétique, l’historienne Galia Ackerman(4) est moins optimiste : « Les régimes répressifs durent tant que les dictateurs durent, et Poutine soutient Loukachenko. D’ailleurs, je pense que la vague de répression sans précédent qui s’abat sur la Russie est due au fait que Poutine prend exemple sur ce qui se passe en Biélorussie. L’opposition qui se structure à l’étranger se tient prête, il faut maintenir le flambeau et dialoguer avec le monde. Tikhanovskaia a été reçue par Biden et les chefs d’État en Europe. C’est bien, mais alors que l’Union Européenne a imposé des sanctions économiques à la Biélorussie, on découvre que deux tiers des recettes publicitaires de la télé d’État proviennent de compagnies occidentales. Un scandale ! »

Ils purgent les entreprises d’État en licenciant tous ceux qui ont manifesté. Ils sont en train d’éliminer toute la société civile.

Sur la photo : Denis Chaschschevik, n’avait jamais milité avant d’être emprisonné arbitrairement à Grodno.

L’art comme outil militant

L’artiste bélarusse Jana Shostak, 28 ans, qui vit à Varsovie depuis onze ans, le sait bien. Depuis septembre 2020, elle coordonne le groupe Partizanka « à 90 % féminin », tient-elle à préciser. Ce réseau de soutien issu de la société civile aide les exilé·es – cours de langue, d’informatique, logement – et agit parfois dans l’urgence quand il faut les exfiltrer, Jana utilisant l’art comme outil militant.

« J’utilise le cri pour attirer l’attention comme au lendemain du kidnapping de Roman Protassevitch lors d’une conférence de presse. Ou devant le parlement pour alerter sur la situation des Bélarusses. J’informe sur l’absurdité de cette dictature où on est arrêté pour avoir parlé ou lu un livre en bélarusse dans le métro. Notre langue maternelle est remplacée par le russe depuis 1995. Le plus absurde étant cet homme condamné à cinquante jours de prison pour avoir installé une antenne LG sur son balcon. Les couleurs de cette marque, blanc-rouge-blanc, sont celles de la résistance ! »

Et quand une députée de gauche a osé critiquer sur Twitter l’action de Jana parce qu’elle ne porte pas de soutien-gorge, elle a décidé illico de faire de son décolleté une plateforme militante. Les « partisanes » protestent désormais avec, inscrits sur leurs poitrines, les noms des entreprises étrangères, telles que Michelin, Siemens, Nestlé, qui investissent dans ce pays régi par un dictateur. 

« Nous préparons, en partenariat avec le journal Gazeta Wyborcza, un calendrier ‘Dekolt dla Bialorusi’, où des artistes et des personnalités poseront en décolleté sans oublier d’y inscrire les noms des six cent cinquante-six prisonniers politiques bélarusses. »

Sur la photo : Jana Shostak, activiste et artiste organisatrice de la Scream for Belarus.

"Un État de plus en plus militarisé, qui fusionnera peut-être un jour avec la Russie"

La répression ne faiblit pas, bien au contraire. Selon Zmicier Mickiewiecz, la machine répressive tourne même à plein régime : « En ce moment, ils purgent les entreprises d’État en licenciant tous ceux qui ont manifesté. Ils sont en train d’éliminer toute la société civile. Tout s’écroule dans le pays, laissant la porte ouverte au crime organisé. C’est dangereux et pas que pour le Bélarus. »

Une analyse qui recoupe celle de Galia Ackerman : « Ce petit pays de dix millions d’habitants nous paraît lointain, mais un État de plus en plus militarisé, qui fusionnera peut-être un jour avec la Russie, c’est une menace directe à nos frontières européennes. »

Au moment de nous quitter, Krystsyna Tsimanouskaya a tenu à lancer dans Marie Claire un appel à ses compatriotes : « Je veux leur dire qu’il ne faut pas abandonner la lutte, continuer à nous soutenir les uns, les autres, et utiliser tous les moyens pour faire connaître au monde extérieur ce qui nous arrive. Vont-ils lire ce message dans vos pages ? » On veut y croire.

1. L’Académie française recommande le nom de Biélorussie. L’opposition reprend les symboles, le drapeau blanc et rouge et la devise « Longue vie au Bélarus », interdits par Loukachenko. Dire Bélarus est donc évoquer son indépendance.

2. Analyste au sein du Think Tank Belarus Security Blog

4. Auteure de Le régiment immortel : la guerre sacrée de Poutine, éd. Premier Parallèle.

Sur la photo : Une militante de Partizanka. Elles inscrivent sur leur poitrine les logos des entreprises qui collaborent directement ou indirectement avec le régime de Loukachenko.

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