Fémonationalisme : Quand le féminisme est mis au service de la xénophobie

Depuis plusieurs années déjà, la question de l’égalité entre les hommes et les femmes est un prétexte pour justifier des discours et des mesures xénophobes.

“Bizarrement, c’est un musulman qui a assassiné une femme, faute à pas de chance” ou ” la France est devenue l’Afghanistan”, lit-on notamment sur Twitter au sujet du féminicide de Chahinez Boutaa. Un lien est établi entre le crime et les supposées origines algériennes du criminel. Or, ce type d’association s’observe en permanence lorsque l’auteur d’une agression sexistes ou sexuelles a des origines africaines ou musulmanes. Ce phénomène est ce que la chercheuse Sara Farris a nommé le fémonationalisme. L’utilisation du discours féministe par des politiques ou des féministes pour lutter contre les hommes perçus comme étrangers, en particulier les musulmans. Si de nombreux groupes féministes y voient un dévoiement de leur combat, d’autres le revendiquent comme seul moyen de lutter pour l’égalité entre les sexes. Le fait est que ces groupes dénoncent les mêmes injustices : harcèlement, égalité salariale… Alors qu’est-ce qui se cache vraiment derrière le fémonationalisme?

À la rescousse des femmes oppressées !

“Le respect des femmes […] peut triompher au Proche Orient et au-delà !” avait promis George W. Bush pour envahir l’Afghanistan en 2002. D’autres avant lui avait déjà formulé une promesse de même nature au moment de la colonisation. Elle a donc tout naturellement été reprise par la Ministre Déléguée auprès du ministre de l’intérieur Marlène Schiappa au moment de faire adopter par le Sénat les lois séparatistes. Selon elle, il s’agit d’une part de sauver les femmes dont la liberté est menacée par des “pratiques coutumières” et les “islamistes.” D’autre part, de mener ce combat parce que l’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur de la République française. Néanmoins, jusqu’à présent ce combat se manifeste uniquement contre les pratiques religieuses des musulmans. Le chercheur Joao Gabriell parle donc d’un ensemble de discours médiatiques et politiques qui associe naturellement “islamité trop visible, risque terroriste et oppression des femmes.” Dans ce cadre, la lutte pour l’égalité entre les sexes devient une lutte contre une expression de l’islam.

En opposant ainsi la liberté des femmes et l’islam, la rhétorique fémonationaliste présente les musulmanes comme les principales victimes du sexisme. Elles seraient automatiquement susceptibles d’être oppressées par leurs cultures et les hommes qui en font partie. Bande de filles, Aïcha, Jamais sans ma fille… Il y a toute une littérature et filmographie avec la figure de la musulmane entravée dans ses choix vestimentaires, amoureux ou professionnels par un père, un époux ou un frère violent. Le manuel de déconstruction de la figure de l’agresseur et de la victime de Draw confirme cette vision. Il indique que ce sont “les jeunes de banlieue, les islamistes, les pères immigrés et les hommes des mondes arabo-musulmans” qui sont considérés comme les principaux agresseurs sexuels et sexistes dans les représentations de la société.

La menace des hommes étrangers

Le coupable des violences sexistes et sexuelles est tout désigné pour le fémonationalisme : les hommes étrangers et musulmans. La psychose envers les migrants qui suit les agressions de la nuit 31 décembre 2015 à Cologne l’illustre. Les journaux et politiques ont décris une horde de migrants violant et agressant les femmes allemandes en pleines rues. S’il y a certes eu 400 plaintes pour agressions sexuelles dont un viol, la majorité des crimes commis durant cet évènement sont des vols. De plus, parmi les agresseurs seuls deux migrants sont dénombrés. Ces violences sont donc semblables à celles survenues à Bayonne ou Pampelune dans la même période. La maîtresse de conférence Jules Falquet explique que ce type de débordements criminels dans les moments de festivités sont habituels. La polémique à Cologne porte ainsi moins sur la nature des actes que sur la présence de migrants. Cependant, cette suspicion à l’égard des étrangers se révèle infondée si on observe les chiffres.

L’étude Virage de 2016 indique que 91% des agressions sexuelles sont commises par un proche et dans 47% des cas par un conjoint ou ex-conjoint. Ainsi non seulement la violence sexuelle n’est pas le propre d’une culture, mais elle sévit en particulier dans le cadre privé. Pourtant ces dernières années, les politiques se sont concentrés sur le harcèlement de rue. Marlène Schiappa a même décidé de mettre en place des “zones anti-relous.” Selon le collectif Mwasi et le groupe de réflexion QTR, le choix de se concentrer sur le harcèlement de rue indique une volonté politique de criminaliser les “hommes non blancs, migrants, migrantes, travailleuses et travailleurs du sexe notamment.” En effet, il s’agit justement de la population la plus associée à la rue avec les SDF. Mwasi reproche donc aux mesures sur le harcèlement de rue, de n’inquiéter qu’une partie de la société. Alors même que les vagues #Me Too démontrent qu’aucune sphère n’échappe aux injustices et aux violences de genre.

Le protection du patriarcat dominant

Depuis plusieurs années, des groupes féministes s’indignent d’un traitement différencié des suspects de violences sexistes ou sexuelles. Selon eux, l’appartenance religieuse ou culturelle est déterminante dans le degré de tolérance de l’accusation. C’est en tout cas ce qui est reproché à Marlène Schiappa. Lorsqu’elle s’est félicitée dans un tweet de l’expulsion d’un agresseur migrant, son silence quant aux accusations de viol qui pèsent sur le Ministre de l’Intérieur Gerard Damarnin lui a été rappelé. Il apparaît bien qu’il y a une intransigeance d’un côté et une indulgence de l’autre. Ce double positionnement est le propre du fémonationalisme. La culpabilité attribuée d’office aux étrangers et aux musulmans, disculpe donc tous les hommes ni étrangers, ni musulmans. DSK, Polanski, Weinstein, Depp, Besson : tous ces hommes, blancs et puissants, ont bénéficié de la présomption d’innocence. Les crimes dont ils sont accusés ont été souvent présentés comme du libertinage. En conséquence le fémonationalisme contribue à perpétuer des agressions sexistes et sexuelles, en n’en ignorant une partie.

Selon Sara Farris, le choix de défendre le patriarcat dominant sert à préserver les privilèges des nationalistes de droite et de la bourgeoisie. Avec la banalisation de la xénophobie en France, la rhétorique fémonationaliste y rencontre une véritable résonance. Les politiques n’hésitent donc pas à s’en servir pour s’attirer l’air de rien l’électorat d’extrême-droite. Mais Sara Farris attribue aussi une logique économique au fémonationalisme. Faire des hommes étrangers ou musulmans une menace et des femmes étrangères ou musulmanes des victimes se traduit par le refus d’accueillir les uns et la volonté d’intégration des autres. Or, si les migrants rejoignent souvent le secteur saturé de la construction, les migrantes sont elles dirigées vers ceux de la restauration, du service à la personne et du nettoyage. Ce sont précisément les emplois de plus en plus délaissés par les Européennes. Ainsi pour la chercheuse, le fémonationalisme sert plus à maintenir un ordre économique et social, qu’à lutter contre les inégalités entre hommes et femmes. Cependant, avec la libération de la parole des victimes, nombreuses sont les affaires qui contredisent ce discours. Elles montrent au grand jour la diversité de types de victimes et d’agresseurs qu’il existe. La dernière en date : l’accusation d’agression sexuelle contre Éric Zemmour.

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