"Haut et fort" : chronique d'une émancipation grâce à "la force" du hip hop

C’est la classe de hip hop d’Anas Basbousi, alias Bawss, qui a inspiré le dernier film du cinéaste franco-marocain Nabil Ayouch, en compétition lors de la dernière édition du Festival de Cannes et récemment aux Journées cinématographiques de Carthage. Anas Basbousi, star marocaine du rap, a mis sa carrière entre parenthèses pour transmettre à d’autres jeunes sa passion grâce à la Positive School, projet lancé par le rappeur au centre culturel Les Etoiles de Sidi Moumen de la Fondation Ali Zaoua (créée par Nabil Ayouch au Maroc). En les observant lui et ses élèves, le cinéaste a trouvé matière à réaliser une comédie musicale pleine de panache. Celui qu’insuffle le désir d’émancipation d’une jeunesse qui fait du rap son porte-voix. Entretien avec Anas Basbousi. 

Franceinfo Afrique : comment expliquez-vous que le rap soit devenu la bande-son des révolutions personnelles et nationales, notamment au Maghreb ? Qu’est-ce qui fait que le rap touche les gens au Maroc ?

Anas Basbousi : au Maroc, nous avons grandi avec cette idée que le meilleur n’arrive qu’ailleurs et qu’aux autres. Les classes populaires sont, comme partout, souvent mises à l’écart et surtout jamais mises en avant. Retrouver tous ces sentiments et toute cette force dans un style musical qui n’appartient à personne, qui ne requiert pas d’avoir une voix de chanteur, un style qui nécessite juste d’avoir un discours construit et solide, quelque chose auquel peuvent croire les gens ; c’est cela qui touche. C’est aussi le fait que je fasse un morceau qui parle de ma vie, de mes problèmes, de ma vérité, et que cela renvoie à la vérité de beaucoup d’autres personnes parce qu’il y a des jeunes qui ressemblent à ceux qu’on voit dans le film un peu partout dans le monde. C’est aussi l’objectif du rap, à savoir qu’une seule personne peut tenir un discours en face d’un public qui peut s’identifier aux paroles, qui peut les apprendre et quand il les chante, il se les approprie et cela peut même le faire pleurer. C’est là où réside la force du rap. C’est pour cela que ce style parle à la jeunesse.

A l’origine de la Positive School, il y a chez vous une volonté de transmettre, de porter ces jeunes afin qu’ils puissent s’affirmer. Pourquoi ?

J’ai grandi dans un quartier où il n’y avait pas de centre culturel, pas de maison de jeunes. Il n’y avait personne pour nous apprendre ce que c’était que le hip hop. Nous avons fait nous-mêmes ce travail de recherche. Aujourd’hui, avoir un centre culturel qui accueille ce genre d’activité, c’est une chance pour ces jeunes. Je pense que cela devrait être le cas un peu partout parce que le hip hop est la musique des jeunes et jeunesse rime avec avenir.

Sidi Moumen (banlieue populaire de Casablanca), vous le dites dans le film, est souvent associé au terrorisme. En quoi ce centre culturel et ce film peuvent contribuer à dépasser ce préjugé ?
C’est déjà le cas depuis la diffusion de la bande-annonce et la sélection au Festival de Cannes. Dans 90% des retours que nous avons, les gens disent : « Enfin quelque chose qui parle de nous ! ». Chacun d’entre nous – artiste hip hop, danseur ou rappeur – ce film est fait pour lui et parle de sa vie parce que nous avons tous vécu la même chose. Le hip hop était un style étranger à notre culture, à nos traditions qui n’a pas été compris et accepté. Surtout à mon époque, dans les années 2000, celui ou celle qui avait envie de danser se confrontait à un tabou. C’est tabou pour un homme et une femme qui danse, c’est une femme qui n’est pas bien.

Votre classe est très paritaire, il y a autant de jeunes hommes que de jeunes filles dans vos cours de rap. Pourquoi y portez-vous une attention particulière ?
Comparé aux hommes, les femmes sont en minorité dans le rap. C’est une situation qui m’interpelle. Je pense, comme on le voit dans le film, que c’est le seul moyen qui va permettre à une femme de s’exprimer ouvertement, de parler directement à sa famille à travers un morceau. Ce qu’elle n’aura pas le droit de faire à la maison ou pour lequel elle risque d’être punie. Son discours sera plus accepté sous cette forme musicale, peut-être même que ça va toucher les gens à qui elle s’adresse et faire évoluer leur mentalité. Nous avons vécu cela. Au départ, nous avons eu du mal à convaincre les familles avec ce projet et ce film. Tout le monde avait des craintes et se disait qu’on est sur le mauvais chemin, que ce n’est pas comme cela que l’on réussit dans la vie. Mais aujourd’hui, les gens nous envoient des messages de soutien et d’amour.


Au fur à mesure que le professeur que vous êtes gagne la confiance de ses élèves, la classe peut discuter de tout, y compris de sujets sensibles comme la religion. C’est ce qu’on voit dans le film. Les choses se passent-elles aussi ainsi dans la réalité ?
C’est ce qui se passe sous une forme un peu différente. Par exemple, au studio, quand mes jeunes vont enregistrer un morceau, j’ai toujours envie de comprendre ce qu’ils veulent dire et pourquoi. Il faut qu’ils me convainquent d’abord afin que je puisse les accompagner et leur faire bénéficier d’une bonne direction artistique. Nous discutions de religion, de politique, de leurs problèmes, des origines du hip hop et je leur donnais des exemples concrets de gens qui ont réussi et qui vivaient, comme nous, parfois dans des quartiers encore plus défavorisés que les nôtres. Ces gens-là avaient des choses à dire et à partager et cela en a touché d’autres qui ont fait en sorte que ces rappeurs réussissent.

Il y a un tube dans ce film qui évoque le pouvoir de l’argent. Et le pouvoir de cette chanson est qu’elle ne vous quitte plus quand vous sortez de la projection…
(Rires) L’argent est décrit dans ce morceau comme une belle fille que tout le monde a envie de rencontrer et d’épouser. Ce titre parle de certaines vérités de manière positive, dans une forme musicale qui plaît à tout le monde et qui fait danser les gens. Les propos sont toujours engagés, entre autres, quand il est question de cet argent qui est nécessaire pour être en bonne santé, pour trouver l’amour, pour étudier… Tout le monde en a besoin de cet argent.

Vous jouez votre propre rôle dans « Haut et fort ». Comment aborde-t-on son double cinématographique ?
Cela s’est très bien passé. Je joue un personnage qui s’inspire en grande partie de ma personnalité. Je reste une personne assez discrète sur sa vie privée et le film le montre très bien. Je suis aussi un électron libre. J’ai quitté le foyer familial depuis l’âge de 19 ans pour tenter d’accomplir mes rêves, le fait que l’on me voit dans cette voiture (une des images phare du film, NDLR), cela représente une forme de liberté que je revendique. Pour ce qui est de la façon dont j’enseigne, c’est très réel et correspond à ce que je fais dans la vraie vie. Néanmoins, cela reste un rôle écrit et un vrai jeu de comédien mis en scène par un réalisateur.

Haut et fort de Nabil Ayouch
Avec Anas Basbousi, Ismail Adouab, Meriem Nekkach, Nouhaila Arif, Zineb Boujemaa, Abdelilah Basbousi, Mehdi Razzouk, Amina Kannan et Soufiane Belali
Sortie française : 17 novembre 2021

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