«Il a fait une tentative de suicide qui a failli réussir»

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C’est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Je m’appelle Julia, j’ai 29 ans. J’ai grandi dans une famille monoparentale: comme trop souvent, c’est ma mère qui a dû m’élever seule, parce que mon père était héroïnomane. Elle a fait un job formidable.

Mon père et moi sommes en relation. Ça fait onze ans que j’y travaille, pour la rendre saine et stable. Mais il s’agit d’un homme totalement immature sur le plan émotionnel. Il fonctionne sur deux modes: le chantage affectif et la mythomanie. Entre autres choses hallucinantes qu’il m’a fait traverser, il m’a demandé, par exemple, de me faire passer pour dépressive pour me faire prescrire le Xanax que son médecin ne voulait pas lui donner, et de lui envoyer par la poste (j’ai refusé, j’avais 19 ans); quand j’ai fui mon compagnon violent qui m’avait séquestrée et menacée de mort, je me suis réfugiée chez ma mère et j’ai appelé mon père. Il m’a culpabilisée et dit que je mettais ma mère en danger. Voilà le type de comportements toxiques dont il est capable.

Sa mère est décédée l’année dernière. Depuis, il est tombé dans une dépression très grave. J’ai essayé de le guider vers des pratiques et des structures adaptées avec toute la bienveillance et l’écoute dont j’ai été capable, avec le plus de patience possible. J’ai accepté de recueillir sa parole, de l’écouter, de ne pas le juger. Bref, j’ai essayé de manager sa dépression tout en l’orientant vers des professionnels compétents, sans succès.

Fin mars, il m’a menti pour la énième fois et j’ai pris mes distances, le temps de réfléchir.

Nous avons vécu trois semaines de silence tendu, car, depuis plusieurs mois, il me demandait souvent au téléphone: «Ça te ferait quoi, si je me suicidais et qu’on retrouvait mon corps au bout d’une semaine?» Et, au bout de trois semaines –semaines au cours desquelles je me suis beaucoup interrogée sur le fait de couper les ponts avec lui, car cette relation malsaine m’épuise et me rend infiniment malheureuse–, il a fait une tentative de suicide qui a failli réussir. Je l’ai vécue comme une punition pour n’avoir pas cédé à son mensonge.

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Il est maintenant à l’hôpital psychiatrique, à 400 kilomètres de chez moi. Depuis son hospitalisation, je m’occupe de toute la charge administrative de sa vie et je désire fortement cesser cette relation, mais je culpabilise, car il est totalement isolé et n’a que moi (ce qu’il ne manque pas de faire peser sur moi).

Moi, j’ai une mère qui est malade et qui a besoin de moi, et je veux être là pour elle. J’ai un travail précaire très prenant, une carrière à construire, un mariage heureux dans lequel je veux m’investir, et j’ai cette épée de Damoclès. J’attends, le dos tendu, la prochaine vacherie de mon père, et j’ai peur.

Je sais aussi que les gens ne changent pas, qu’à 60 ans révolus, mon père n’a rien appris d’autre que ces relations malsaines, dans lesquelles il prend tout et ne donne rien, et je ne trouve plus de juste milieu, plus d’espace où je sois protégée.

Cette relation et ses derniers rebondissements m’ont plongée dans un profond abattement qui ressemble fortement à une dépression (je suis suivie par une professionnelle).

Mais le problème éthique demeure. Mon père est devant moi comme un mendiant qui me tend la main, je me sens le devoir de reconnaître cet être humain qui réclame mon regard: ai-je le droit de l’ignorer?

Julia

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Chère Julia,

Vous avez tous les droits. Vous ne recevrez aucune médaille, aucune coupe, aucune auréole si vous mettez toute votre énergie mentale et physique dans votre relation avec votre père. Rien ne vous oblige à un tel sacrifice. Et je ne crois pas aux liens du sang. Je crois à ce que les gens nous apportent et à ce que nous décidons de leur apporter. Le principe de liens du sang valorise un système toxique où les femmes, majoritairement, se retrouvent malgré elles dans des relations pour lesquelles elles doivent tout sacrifier et qui ne leur apportent souvent rien ou si peu en échange.

La situation est particulière, votre père ne peut pas être «sauvé». Il est malade et a besoin d’une prise en charge professionnelle, ce dont vous avez conscience depuis longtemps et ce qui lui est apporté aujourd’hui dans l’institution où il est installé. Il semble que son égoïsme, lié à son histoire, son addiction, sa maladie, ne lui permette pas de mesurer à sa juste valeur la relation que vous tentez de créer avec lui. Il ne voit pas ou ne veut pas voir les sacrifices que vous faites pour lui. On ne peut pas lui en vouloir mais il me semble que ce n’est pas raisonnable d’estimer qu’il est naturel de continuer à alimenter ce puits sans fond. Où faudrait-il s’arrêter? À sa mort? À la limite de vos forces? Si on le voit comme ça, votre relation n’est plus qu’une lutte pour la survie où on attend de savoir qui lâchera en premier. Et vous avez une vie à vivre, Julia!

Il n’y a pas de «bonne chose» à faire. Toutes les suggestions qui iraient dans ce sens seraient issues d’une réflexion morale ou religieuse, selon ce que vous croyez ou croyez croire. Je fais partie de ces gens qui pensent qu’on ne sacrifie pas sa vie pour ça. Il y a des limites à «la bonne chose à faire» et cela doit être celle de votre propre survie. Pourquoi le bien-être de votre père, relatif en plus, serait-il prioritaire sur le vôtre? Il a déjà fait ses choix, lui. Il a déjà fait sa vie. Vous méritez la même liberté.

Et vous y avez déjà tant investi que vous ne pouvez même pas avoir peur de ne pas pouvoir vous regarder dans la glace à nouveau. Ce père qui vous a abandonné, vous avez décidé de le connaître et d’aller dans son sens, dans une certaine limite. Vous lui avez laissé une prise pour vous faire du mal, pour tenter de vous manipuler. Même si vous avez su garder la force de dire non et d’être vous même, vous en avez souffert. Il faut savoir dire stop. Ce père, ce n’est pas votre malédiction. Ce n’est pas une punition pour je ne sais quel pêché originel.

Vous avez le droit de l’ignorer et, à mon sens, vous en avez même le devoir. Pour vous, pour votre mari, pour votre vie à venir. Vous avez fait ce dont vous étiez capable mais là, vous devez penser à vous. Prenez l’abattement que vous ressentez comme une alarme. Cela ne fait pas de vous une mauvaise personne, mais la victime d’une situation dont elle n’est en rien responsable. En tant que victime, vous avez tous les droits de prendre vos distances pour vous reconstruire. C’est même le lot de toutes les victimes et la plus grande des épreuves. À un moment, pour que la vie reprenne, il faut regarder ailleurs et se lancer sur une autre voie que celle du trauma, même si on a été fragilisée par celui-ci. C’est sur cette route qu’on retrouve sa force, son individualité et sa liberté.

«C’est compliqué», c’est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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