« J’ai un pincement au cœur de partir de Lyon », confie Dominique Hervieu

  • A la fin du mois de février, Dominique Hervieu quittera Lyon après 11 années passées à la tête de la Maison de la Danse et de la biennale de la danse.
  • Elle sera nommée directrice culturelle des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024.
  • Avant son départ, elle s’est confiée à 20 Minutes sur son parcours à Lyon, sa décision de partir et le défi qui l’attend.

Dominique Hervieu quittera Lyon à la fin du mois de février
pour prendre ses nouvelles fonctions. Directrice de la Maison de la Danse et directrice de la biennale de la danse depuis presque 11 ans, elle va rejoindre la capitale pour devenir la directrice culturelle des Jeux Olympiques et Paralympiques de
Paris 2024. En cette fin d’année, elle s’est confiée à 20 Minutes pour revenir sur son parcours à Lyon, sa décision de partir et les nouvelles missions qui l’attendent.

Est-ce que Lyon va vous manquer ?

Oui (rires). D’ailleurs, je garde ma maison ici, parce que je ne pars que pour deux ans et demi. Dans cette précipitation, je vais toujours être entre Lyon et Paris.

Vous parlez de précipitation, vous ne pensiez pas quitter Lyon aussi vite ?

Non, c’est un peu un concours de circonstances, comme cela arrive souvent. Il y avait avant moi, un directeur qui n’est pas resté. Petit à petit, par le biais de mes réseaux et au fil des discussions, l’étincelle a jailli dans ma tête. J’ai candidaté, et voilà. Il y a eu un moment où je me suis dit que je ne pouvais pas refuser cette proposition (rires). C’est une fois par siècle. C’est complètement hors norme : la dimension, l’ambition, les trois milliards de téléspectateurs… C’est bien de vivre une expérience comme cela. Moi, j’aime les choses qui fédèrent avec beaucoup de monde. Donc là, je suis vraiment servie sur la dimension populaire (sourire).

C’est puissant aussi sur le plan des valeurs, d’autant que la solidarité, l’excellence sont des valeurs que j’ai toujours défendues. La diversité culturelle, l’universalisme, ce sont des choses, et les Lyonnais le savent bien, qui ont traversé mes propositions artistiques et de programmation. Donc, c’est très logique que je m’intéresse aux valeurs olympiques, au rapport entre tous les arts et le sport. J’aime bien les mélanges, j’aime bien les hybridations. Et puis, en effet, il y a un changement d’échelle qui est très stimulant.

Dans quel état d’esprit êtes-vous à l’aube d’entamer cette aventure ?

Je dois dire que je passe une période un peu schizophrène (rires). Evidemment, j’ai un pincement au cœur de partir de Lyon. Mon prédécesseur Guy Darmet a fait des choses magnifiques, j’ai rajouté des choses à son projet. J’aime bâtir. Donc, quand on a bâti quelque chose, c’est quand même un peu difficile de se retourner pour voir ce qu’on laisse. Forcément, il y aura quelqu’un de bien pour me succéder. Mais, c’est un pincement au cœur par rapport aux équipes, par rapport au travail que j’ai fait avec tout le monde.

J’ai eu beaucoup de témoignages d’attachement. Quand les spectateurs viennent me demander comment cela va se passer après mon départ ou pour me dire que cela ne sera plus pareil, cela me touche. Finalement, c’est au moment de partir que l’on se rend compte de ce que l’on fait. J’ai beaucoup d’énergie, je travaille, je travaille, je travaille. En général, je ne regarde pas trop derrière moi. J’avance mais là, je suis obligée de regarder derrière moi. Je n’avais pas vraiment pris la mesure du projet que j’ai incarné durant toutes ces années, ni du lien que j’avais établi avec les spectateurs. Alors ces marques d’attachement sont extrêmement touchantes, ça me fait profondément plaisir.

Il y a un peu de nostalgie, mais il y a aussi l’inconnu et cette incroyable feuille blanche que je vais devoir remplir. C’est grisant. C’est important, à un moment donné de notre vie, de faire une mise à jour, comme avec un téléphone (rires), pour se reprojeter. J’ai dansé pendant 20 ans, j’ai chorégraphié. J’ai pratiqué la création jusqu’à 50 ans, je continue ma réflexion artistique. Cette opportunité m’oblige à me remettre en question. Je suis très heureuse de ce que j’ai fait ici, j’aurais pu rester encore 5 ans. Mais ce n’est pas dans mon tempérament. Ce n’est pas ma façon d’être qui est toujours liée à la création. Là, j’ai bâti et maintenant je vais tenter de bâtir quelque chose aux Jeux Olympiques même s’il y a beaucoup d’inconnues. Je vais faire tout ce que je peux et je suis extrêmement motivée.

L’une des premières décisions de la nouvelle municipalité a été d’abandonner le projet des ateliers de la danse au musée Guimet, que vous portiez. Récemment, la métropole de Lyon a annoncé récupérer les usines Fagor-Brant, dans lesquelles la biennale de la danse a ses bureaux, pour en faire un centre de maintenance de tramways. On a l’impression que ces décisions ont été prises sans concertation. Est-ce que cela a pu vous inciter à partir de Lyon ?

…Il y a aussi la question du parking de la Maison de la Danse qui va être végétalisé. On l’a appris dans la presse ! Donc, pour répondre à votre question, non, je ne pars pas par frustration. Je pars parce que j’ai un projet qui, tout d’un coup, me tombe dessus. Je veux relever ce défi. Après, en effet, j’ai beaucoup rêvé au projet Guimet. Là, il y a quand même eu un dialogue avec la municipalité puisqu’il y a ce nouveau projet d’ateliers de la danse dans le 8e arrondissement de Lyon. Et je comprends ce changement de philosophie. Il était très important pour moi que le projet d’ateliers soit maintenu. Il est maintenu, donc je suis très satisfaite car il est primordial que des artistes internationaux, nationaux, locaux puissent travailler à Lyon. C’était une aberration de ne pas avoir de lieu dédié. Une aberration totale. Mais cela a été entendu par la nouvelle municipalité et je leur en suis vraiment reconnaissante. Ensuite, c’est vrai qu’il y a eu ce couac Fagor… C’est important de connaître les alternatives avant que les décisions ne soient prises…

Ce qui n’a pas été le cas pour Fagor…

Oui, cela n’a pas été le cas. On nous a permis de rester jusqu’en 2023, tant mieux. Maintenant, il faut travailler pour 2024. Et l’alternative pour 2024, elle n’est pas encore claire.

Quelle est la chose dont vous êtes peut-être la plus fière, ici à Lyon ?

Un projet qui avait mobilisé toutes les équipes de la maison de la danse et qui s’appelait Babel 8-3. 300 amateurs ont participé alors qu’on pensait qu’il y en aurait 100. L’orchestre national de Lyon était dans la fosse pour jouer du Mozart. Pour moi c’était un bel équilibre entre la directrice de l’institution et la créatrice que je suis. J’étais très heureuse. C’était un grand moment d’épanouissement artistique, d’autant que j’ai cette fibre de l’ouverture à tous. Je sais que l’art peut changer la vie des gens. Il peut aider à se sentir mieux. C’est une conviction extrêmement profonde. Après, je suis fière de ne pas avoir lâché cet objectif suprême d’avoir des ateliers de la danse (rires) pour montrer la vitalité d’un art que j’aime tant. Encore une fois, si l’on veut que la danse soit un vecteur d’inclusion, il faut travailler avec les créateurs. Et pour que les créateurs créent, il leur faut une place.

Concernant vos nouvelles missions, en quoi vont-elles consister concrètement ? On a parlé du spectacle d’ouverture qui se déroulera sur la Seine, vous y serez associée ?

Non, moi je ne suis pas associée. Heureusement, parce que je ne suis pas encore nommée (rires). Ce n’est pas moi qui en ai la charge. L’olympiade culturelle est quelque chose qui s’est déployé à l’Antiquité. Les trois piliers de la charte olympique sont le sport, la culture et l’éducation. Avant, cette présence artistique se déclinait sous forme de compétitions : compétition de poésie, compétition de musique, etc. Mais cette dimension de compétition s’est effacée progressivement pour se transformer en olympiade culturelle. L’olympiade culturelle sert à montrer qu’au moment des Jeux, et même pendant toute la préparation des Jeux, la culture permet de véhiculer les valeurs des Jeux. Cela permet de montrer que cette grande fête populaire peut être augmentée, renforcée par la dimension de l’imagination et de la sensibilité. La culture ajoute d’autres sensations, d’autres émotions à la fête sportive.

La deuxième chose, très importante, est que tout le monde n’ira pas dans les stades puisqu’il y a 12 millions de billets en vente. On ne peut pas pousser les murs même si beaucoup de personnes aimeraient venir. Le fait qu’il y ait d’autres pratiques, comme les pratiques artistiques (la danse, le cirque, la musique, les arts plastiques), permettra d’associer les gens à cette fête planétaire. Cela permet de contribuer et de participer aux Jeux Olympiques de cette façon-là.

Comment cela va-t-il se décliner sur le terrain ?

Comme je ne suis pas encore poste et que j’en suis au tout début, ces questions-là ne sont pas tranchées (rires). Mais l’idée, c’est de partager cette fête. Là, je vais prendre la mesure, qui est un peu hors norme voire XXXXXL pour élaborer un projet. J’ai quasiment trois ans pour cela, avec un feu d’artifice au moment des Jeux à Paris et en Seine-Saint-Denis. C’est un travail d’éditorialisation, de budgétisation, de planification important que je n’ai pas encore fait.

Vous avez dit que vous gardiez votre maison à Lyon. Est-ce qu’on peut imaginer un come-back de Dominique Hervieu dans trois ans ?

(Rires) Ah non, absolument pas. Mais, je viendrai à Lyon pour le plaisir, pour voir le travail qu’aura fait mon successeur ou ma successeure et pour voir ces futurs ateliers de la danse, qui vont tout changer. J’aurais beaucoup arrosé la plante pour qu’elle s’épanouisse en 2025. C’est normal de revenir voir la fleur (rires).

Je ne sais pas si vous aurez votre mot à dire, mais avez-vous déjà une idée de la personne qui pourrait vous succéder ?

Quand je suis partie de Chaillot, on m’a surtout demandé de m’occuper de rien (rires) et ça s’est bien passé. Mais, les politiques savent que je suis à leur disposition s’ils le souhaitent pour avoir des discussions très simples, très informelles. J’ai un grand carnet d’adresses, ils le savent. On verra, mais je suis tout à fait neutre et tranquille avec ça.

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