« Je ne me considère plus comme une victime », confie Mohamed Bouhafsi

  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un sujet de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Le journaliste Mohamed Bouhafsi, qui a été battu par son père jusqu’à l’âge de 8 ans, livre son témoignage dans Rêver sous les coups.
  • « Je veux que ce livre puisse être lu par tous. Il faut qu’on change le scope. Il ne faut pas que les victimes restent à vie des victimes », affirme à 20 Minutes Mohamed Bouhafsi.
  • Parrain de l’association L’Enfant bleu, il exhorte l’Etat à investir dans la lutte contre les violences faites aux enfants : « C’est un enjeu national, transpartisan. Si l’on investit aujourd’hui, on va y gagner dans vingt ans. »

« J’ai été un enfant battu. Interposez-vous, n’ayez pas peur d’agir », exhortait Mohamed Bouhafsi en avril 2020 dans une tribune publiée par le JDD. Le lendemain, il témoignait à nouveau sur
la violence faite aux enfants face à Jean-Jacques Bourdin
sur RMC. Sa prise de parole a eu un large écho. La preuve : il y a un mois encore, le journaliste, qui a rejoint la bande de C à Vous sur France 5 et 20h22, l’émission politique de France 2 à la rentrée, déjeunait au restaurant lorsqu’un serveur a demandé à lui parler en aparté. « J’ai 36 ans, je suis marié et papa, a commencé son interlocuteur. Le soir où je vous ai vu chez Bourdin, quand ma femme est rentrée à la maison, elle m’a trouvé en train de pleurer. Je lui ai révélé que j’étais un enfant battu par ma mère de mes 6 ans à mes 16 ans. Vous entendre m’a soulagé. Aujourd’hui, je me sens comme un autre homme. » Mohamed Bouhafsi relate cette anecdote à 20 Minutes en précisant qu’il s’agit pour lui du « plus beau des cadeaux ». Le genre de signes lui prouvant qu’il a bien fait de livrer son témoignage dans Rêver sous les coups, un livre coécrit avec Géraldine Maillet, paru mercredi, et qu’il souhaite « utile ». Entretien.

Qu’est-ce qui vous a motivé à raconter dans un livre les maltraitances que vous avez subies enfant ?

Après avoir signé ma tribune dans le JDD, j’ai reçu quelques propositions, mais je ne voulais pas écrire de livre. Je me disais que les gens allaient s’apitoyer. Cinq mois plus tard, la directrice éditoriale de Larousse m’a appelé. Elle m’a expliqué qu’en tant que maman, elle a été touchée par mon histoire et qu’elle voulait continuer sur ce sujet à travers un manuscrit. J’en ai parlé à mes proches. Ma belle-sœur m’a dit qu’elle savait qu’un livre n’allait pas forcément me libérer parce que je suis aujourd’hui un homme apaisé, soulagé et heureux mais que cela pourrait être un « cadeau » avec un objectif de reconstruction ou de « motivation » pour les mamans isolées, les familles monoparentales, les enfants qui se sont reconstruits après la violence, mais aussi pour les voisins qui entendent les cris… Cette phrase a résonné avec ce que j’avais vécu quelques semaines plus tôt en visitant un centre éducatif fermé à Combes-la -Ville. Un gamin est venu me voir pour me dire : « Je n’aurais jamais pensé que le mec qui a interviewé Mbappé et Messi a vécu la même chose que moi. Fanchement, ça me donne trop de force. » Je me suis alors dit qu’il était peut-être utile de faire ce livre. Je veux qu’il puisse être lu par tous. J’aimerais beaucoup qu’il soit dans les CDI [centres de documentation et d’information]. Il faut qu’on change le spectre, le scope. Il ne faut pas que les victimes restent à vie des victimes.

Vous écrivez que vous ne vous considérez pas comme une victime…

Les gens sont choqués quand je leur dis que je ne me considère plus comme une victime car je suis apaisé. La personne qui doit souffrir à vie, ce n’est pas la victime, c’est l’agresseur. En parler, se libérer, ça permet de passer à autre chose.

Vous préférez le terme de « survivant » (« survivor »), employé notamment dans les pays anglo-saxons par les personnes qui ont subi des violences sexuelles ou conjugales ?

Pour moi, les survivants, ce sont les gens qui ont vécu le Bataclan, Charlie Hebdo. Même si ce que j’ai vécu est d’une violence inouïe, c’est une violence que des milliers de Français partagent avec moi. Ma vie a été en danger. Cela s’est joué à rien. Je me suis fait recoudre l’arcade sourcilière plein de fois, j’ai été gravement blessé, mais je ne peux pas utiliser ce terme qui est trop fort.

Le sujet des violences faites aux enfants est régulièrement évoqué dans les médias. Il n’est pas vraiment un tabou. Malgré tout, on a l’impression que rien ne change. C’est ce dont vous parlez quand vous écrivez : « Le chantier est immense. La détresse gigantesque » ?

Oui. Dans les années 1990, quand les policiers parlent à ma mère et disent que « dans les familles de bougnoules et de bicots, c’est normal que les maris tapent leurs femmes, parce que c’est dans leur culture », c’est grave. Aujourd’hui, on ne pourrait plus le dire ou, en tout cas, on ne pourrait plus accepter de l’entendre. Les choses ont évolué sur les féminicides mais un féminicide, c’est déjà un féminicide de trop. Tous les deux jours et demi, des femmes meurent sous les coups. Des enfants meurent. L’autre jour, je parlais avec un médecin spécialiste des violences faites aux enfants qui m’expliquait que, parfois, des autopsies ne sont pas pratiquées sur des bébés, des gamins, et qu’on ne sait pas de quoi ils meurent. C’est un enjeu national, transpartisan. Ce que je dis, et c’est très simple, c’est qu’il faut mettre de l’argent là-dedans. Si l’on investit aujourd’hui, on va y gagner dans vingt ans. Je refuse le concept de déterminisme de la violence, sinon j’aurais été violent moi-même. Chaque enfant qui subit cela ne devient pas un adulte naturellement violent. Quand on est victime enfant, on a plus tendance à être violent plus tard. Ce qu’il faut répéter, c’est que si aujourd’hui on ne fait rien, dans vingt ans, on va récupérer des violeurs, des assassins, des personnes en dépression ou qui se suicideront…

Vous insistez sur le fait que vous êtes « apaisé », selon le terme que vous employez. Comment êtes-vous parvenu à cet apaisement ?

Ce qui m’a permis de m’apaiser, c’est la culture, c’est l’instruction, c’est l’école. C’est ma mère, qui a été héroïque. Ce livre est une ode à l’amour pour elle, qui a été une femme exceptionnelle. Ma compagne m’a beaucoup aidé, l’amour de mes proches aussi. La naissance du fils de mes voisins, puis celle de mon neveu, m’ont apaisé. Je n’ai pas de colère envers mon père. J’ai encore des questions, de la mélancolie parfois… mais je n’ai pas d’aigreur parce qu’on ne peut pas se construire sur la haine. Je me reconstruis sur cet engagement, pour les enfants, et le combat qu’on peut mener pour eux.

Lors du dernier Euro, vous étiez encore journaliste sportif et vous avez évoqué, lors d’un direct sur l’antenne de BFMTV, l’homophobie dans le sport. Diriez-vous que ce que vous avez vécu a nourri votre empathie ?

Oui, mon empathie, je l’ai nourrie parce que j’ai vécu des choses pas drôles. Je peux comprendre que quand on est bridé, discriminé, attaqué, ça fasse mal. Oui, j’ai de l’empathie pour la communauté homosexuelle qui ne peut pas avoir dans un stade de Munich, à cause de l’UEFA, les couleurs de son drapeau. Est-ce qu’afficher dans un stade les couleurs du drapeau LGBT est politique, violent ? Est-ce que cela fait mal aux gens ? Non. Pourquoi quand un footballeur australien révèle son homosexualité [il fait allusion à
Josh Cavallo], on trouve ça exceptionnel ? Ce n’est pas exceptionnel en fait. Ce qui n’est pas normal, c’est qu’il ait attendu autant de temps, six ans, pour pouvoir faire son coming-out.

On vous a reproché vos prises de position ?

L’autre jour, on m’a demandé si je n’avais pas peur d’être un journaliste qui réagit à chaque indignation. Je n’ai pas l’impression de m’indigner sur tout. Je le fais quand je suis touché en tant que citoyen, dans mes convictions. Je suis un homme, qui s’appelle Mohamed, qui est citoyen avant d’être journaliste.

Vous êtes un citoyen français et vous évoquez d’ailleurs votre naturalisation dans le livre. C’était important pour vous d’en parler ?

Le drapeau français, la joie d’être français, la passion d’être français, ce n’est pas un truc qu’on doit laisser aux extrémistes et aux haineux. J’ai été naturalisé français et c’est l’une des plus belles choses qui me soient arrivées dans la vie. Moi, j’aime la France en m’appelant Mohamed, ce n’est pas le prénom qui forge l’identité.

D’où vous est venue votre vocation de journaliste ?

Quand j’étais petit, je regardais discrètement la télé et ça rendait fou mon père qui déchirait aussi mes livres ou les jetait. Ma vocation est née en regardant le JT de 20 Heures, en écoutant la radio… Les médias m’ont sauvé. J’avais envie de transmettre des informations et des émotions – ce que je pense faire aujourd’hui. Je voulais être un transmetteur entre l’actualité et les gens qui ne peuvent pas vivre l’actualité. On a une chance absolue de vivre ce qu’on vit en tant que journalistes. J’ai eu une première chance dans le foot, j’en ai une deuxième sur France Télévisions. J’ai pu discuter avec Fabrice Luchini, Guillaume Canet [récemment invités dans C à Vous]… Les gens qui sont devant la télé n’ont pas cette chance-là. Si on n’a pas le sourire, si on n’a pas le kif d’être là, qu’est-ce qu’on fait ?

Rejoindre l’équipe de « C à vous » sur France 5, c’était une suite logique dans votre carrière ?

L’écriture du livre a été finie il y a huit mois et j’y disais déjà que j’aimerais découvrir autre chose, l’actualité, la politique, la culture… Ce qui m’intéresse à chaque fois, c’est de m’enrichir. Vous le vivez tous les jours dans votre rubrique, vous découvrez des gens, vous apprenez des choses. Hier [le 27 octobre], j’étais avec Lang Lang, que je ne connaissais pas. Depuis tout petit, je suis curieux. Chez certaines personnes, la violence bride la culture et la curiosité. Pour moi, la culture a été une porte de sortie.

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