Jean-Paul Salomé : "Quand je tourne avec Isabelle Huppert, j’ai toujours l’impression d’être avec des copains et d’avoir ma petite caméra Super 8"

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Elodie Suigo : Avec La Daronne, on est vraiment entre la comédie et le polar. C’est un peu un retour à vos premières amours, en tout cas, à ce qui vous tient à cœur ?

Jean-Paul Salomé: Oui, c’est vrai que c’est ce qui m’a plu tout de suite quand j’ai lu le roman d’Anne-Laure Cayre, dont le film est tiré. J’ai tout de suite aimé ce mélange justement entre le polar, la comédie mais pas seulement, aussi une certaine réalité sociale, une manière finalement assez différente de montrer le deal comme un vrai boulot. Et puis, un regard sur la société que pose Anne-Laure, assez anarchiste de gauche comme ça, assez décalé, que j’aimais et qui m’a vraiment plu. Et surtout, ce personnage de Patience Portefeux qui devient “la daronne” et qui est un personnage extraordinaire quand même.

Très bien porté par Isabelle Huppert d’ailleurs. C’est vrai qu’il y a un côté très travestissement dans ce que vous avez pu faire auparavant avec l’illusion, le changement.

Oui, c’est vrai que finalement je raconte un peu toujours le même film de manière totalement involontaire. Mais ce sont les sujets qui m’attirent tout de suite. C’est vrai que Belphégor c’était l’histoire d’une jeune femme qui mettait un costume et qui allait dans le Louvre la nuit, Arsène Lupin n’en parlons pas, et puis La Daronne qui endosse un autre costume.

Pour une fois, les hommes ne sont pas au cœur du film.

Ça me crée beaucoup de problèmes avec les comédiens quand je caste. Les hommes sont parfois très décontenancés finalement de ne pas se retrouver en première ligne dans mes films. Et je pense que maintenant quand ils me voient arriver, ils savent à peu près à quelle sauce ils vont être mangés. Mais oui, je l’assume maintenant.

Quand on regarde les films que vous avez créés, on a l’impression que vous avez toujours gardé votre regard d’enfant. Vous étiez comment enfant ?

Le même. C’est assez drôle ce que vous me dites parce qu’à la fin de La Daronne, Isabelle Huppert a eu ce mot, elle m’a dit: “Je me suis amusée tu ne peux pas savoir. Ça fait vraiment longtemps que je ne m’étais pas amusée comme ça sur un film.” Et la scripte avec qui je travaillais, pour la première fois, m’a dit aussi à la fin du film: “C’est incroyable, on a l’impression que tu tournes ton premier film” et je lui ai dit : “Tu ne peux pas savoir, c’est quelque chose qui me fait extrêmement plaisir.”

J’ai repensé à ça récemment parce qu’on m’a offert le DVD nouvelle version remasterisée du Cercle rouge de Jean-Pierre Melville et j’ai revu le film il y a une semaine. Et en regardant ce film, ça m’a fait très bizarre parce que je me suis revu à 10 ans aller voir ce film au cinéma et c’est un des deux films qui m’ont donné l’envie de devenir réalisateur. Mes parents m’ont amené voir ce film, je me souviens très bien, c’était au Gaumont Colisée, et deux jours après, j’allais voir Le voyou de Claude Lelouch au Gaumont Ambassade. Et c’est au sortir de ce week-end là que j’étais sûr de vouloir être metteur en scène. Après, j’ai eu une petite caméra Super 8 et on a fait des films avec les copains. Eh bien, quand je tourne avec Isabelle Huppert, j’ai toujours l’impression d’être avec des copains et d’avoir ma petite caméra Super 8. Et finalement, quelque part au fond moi ça n’a pas tant changé que ça.

Vous avez étudié le cinéma à la Sorbonne?

Un peu, mais je n’y suis pas allé très longtemps.

En attendant, ça vous a mis le pied à l’étrier, donné encore plus envie d’aller jusqu’au bout de vos idées et c’est là que vous allez rencontrer Claude Lelouch. On est en 1981.

Oui, parce qu’en fait je n’étais pas du tout issu d’une famille artistique ou du cinéma. Quand j’ai dit à mon père que je voulais faire du cinéma, ça ne l’a pas fait rigoler du tout. Pour lui, ce n’était pas un métier. Il pensait qu’un jour je ferais autre chose. Il a compris au bout d’un moment, que non, je ne ferais pas autre chose.

Ça vous a marqué qu’il ne vous encourage pas?

Oui mais ça a fait partie, je pense, de ma détermination à le faire. Ma mère était plutôt pour, et elle avait cette fibre artistique, mais elle est morte très jeune. Elle est morte avant même que je fasse un long métrage, 15 jours avant le tournage des Braqueuses. Et mon père s’est toujours opposé. Donc je pense que oui, cette espèce de force contre m’a quelque part donné de l’énergie et ça a prouvé qu’il fallait que je le fasse et que j’avais envie de le faire. Et que ça n’allait pas être du gâteau.

Est-ce qu’à un moment donné il a compris ou jamais ?

Jamais.

Vos débuts étaient entre le court-métrage et le documentaire, il y avait déjà une envie de relater une certaine forme de vérité. Vous étiez déjà dans les sentiments, la justesse des sentiments avec L’heure d’aimer par exemple.

C’est vrai, tout à fait  ! Vous êtes remontés loin, et même avec mes courts-métrages ou mes moyens-métrages Super 8, je pense qu’au fond de moi, il y a quelque chose de sentimental.

Que vous a apporté le cinéma ?

Le fait de ne pas devenir totalement dingue. Pour moi c’est ce qui me fait avancer, vivre, c’est ce qui me donne envie le matin de me lever et d’avoir toujours une idée d’un film, de quelque chose, d’apprendre et de découvrir.

Je n’ai voyagé dans la vie qu’en faisant du cinéma, je n’ai jamais voyagé pour aller en vacances ou pour aller visiter des trucs. J’ai voyagé soit parce qu’il y avait une idée de film, soit que j’allais en repérage, soit que j’allais tourner ou soit qu’avec Unifrance j’allais présenter des films aux quatre coins du monde. Mais j’ai rarement fait des voyages juste pour le plaisir ou en touriste. Donc le cinéma c’est quand même une petite pile au fond de moi qui fait que j’essaie d’avoir cette énergie, de faire des choses de ma vie.

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