Journée internationale des filles : "Elles cumulent toutes les formes d’exploitation", alerte la présidente de Plan International France

Recul de l’accès à l’éducation, hausse des mariages précoces, recrudescence du travail forcé des mineurs, à l’occasion de la Journée internationale des Filles du 11 octobre, Anne Bideau, présidente de Plan International France, alerte sur la régression des droits des enfants.

Madame Figaro. – Après deux ans de pandémie, quelle est la situation dans les 76 pays où Plan International est présent ?
Anne Bideau. – La situation mondiale des enfants est assez alarmante. Ces dernières années, on a observé un recul de la pauvreté et une hausse de la scolarisation, en particulier des filles. Mais le Covid-19 a marqué un coup d’arrêt et met en péril 20 ans d’efforts. On a aussitôt pressenti que cette pandémie aurait des conséquences catastrophiques sur les populations les plus vulnérables. Il y a très clairement une augmentation des mariages forcés et des grossesses précoces, une augmentation du travail des enfants et une diminution de l’accès aux services de santé, en particulier la santé sexuelle et reproductive.

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À l’occasion de la Journée internationale des Filles, vous tirez la sonnette d’alarme sur l’exploitation des enfants qui a augmenté…
L’OIT (Organisation internationale du travail, NLDR) estime que le travail forcé concerne 160 millions d’enfants dans le monde, dont 63 millions de filles. Donc on peut se dire qu’elles sont moins touchées que les garçons. Mais en réalité, ce chiffre est beaucoup plus élevé et difficile à évaluer, car cela se passe souvent au sein des foyers. Pour les filles, le travail forcé prend des formes beaucoup plus violentes, comme l’exploitation sexuelle, mais aussi des formes invisibles, tel que le travail domestique. Nous rencontrons des situations extrêmes, avec des fillettes âgées de 3 à 6 ans, qui sont louées à des familles qui les exploitent. Dans les zones de conflits, elles sont enrôlées comme combattantes et boucliers humains, mais aussi comme esclaves domestiques et sexuelles. Tout cela a de graves répercussions sur leur santé, avec des maladies sexuellement transmissibles et des grossesses précoces.

Repères

En 2021 dans le monde, 63 millions de filles sont victimes d’exploitation et 4, 4 millions sont atreintes au travail domestique.
En raison du Covid-29, 8,9 millions de filles et de garçons (de 5 à 17 ans) risquent d’être astreints au travail forcé.
Dans les pays en guerre, l’incidence du travail des enfants est 77% supérieure à la moyenne mondiale.
Plus d’1 fille sur 3 touchée par le travail forcé ne va pas à l’école.
On estime à 300.000 le nombre d’enfants soldats.
3 survivant(e)s de l’exploitation sexuelle sur 4 sont des filles.

Les filles sont donc plus en danger que les garçons ?
Oui, à cause des stéréotypes de genre et d’assignation des tâches, les filles cumulent toutes les formes d’exploitation. Lorsque que l’on essaie de les réinsérer, on constate qu’elles sont davantage stigmatisées que les garçons, surtout celles qui ont été victimes d’exploitation sexuelle. Il arrive que les familles les rejettent, parce qu’elles sont comme une tache pour leur communauté. Ces situations sont extrêmement complexes. Le travail forcé est une réalité intolérable qui prive les enfants de leur jeunesse, qui met leur santé en danger et qui les empêche d’être scolarisés.

Grâce à l’éducation, les filles deviennent des modèles au sein de leur communauté.

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Justement, selon l’Unesco, 11,2 millions de filles pourraient ne jamais reprendre le chemin de l’école à cause du Covid-19…
L’école est une forme de sanctuaire qui protège les enfants et leur permet d’acquérir des connaissances, de connaître leurs droits et d’espérer un emploi digne à l’âge adulte. Pour les filles, c’est encore plus important car l’exclusion, les violences et les discriminations sont encore plus fortes. Elles sont exploitées dès le plus jeune âge, mariées de force avant leur majorité, et se retrouvent maintenues dans le cercle de la pauvreté qui se perpétue avec leurs propres enfants. Quand on arrive à les scolariser, on arrive à les éloigner de l’exploitation. Grâce à l’école, elles peuvent aussi se regrouper entre filles et s’engager ensemble pour avoir un impact positif sur leur communauté, parfois même sur leur pays.

Les conséquences de la pandémie sur les populations vulnérables représentent-elles un risque pour l’équilibre mondial ?
Le Covid-19 est bien sûr un frein énorme, qui s’ajoute aux enjeux du réchauffement climatique et de l’augmentation des conflits armés. C’est pour cela qu’il est d’autant plus important de travailler pour les enfants car ils sont les citoyens et les citoyennes de demain. L’objectif de Plan International est de leur offrir un avenir plus sûr, afin de les sortir de la pauvreté et d’accéder à emploi décent grâce à l’éducation. Cela contribue à les maintenir dans leur communauté et à devenir des citoyens engagés dans leur pays.

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Parmi les filles que votre association accompagne, quelle histoire vous a le plus touchée ?
Notre association conduit un peu plus de 2.000 projets pour 40,5 millions d’enfants. Parmi eux, il y a de très belles histoires qui montrent aux jeunes filles qu’elles peuvent faire la différence. Je pense notamment à Urmila, au Népal, qui a été mise en servitude à l’âge de 3 ans. Elle a été louée à une famille dont elle préparait les repas, puis à 6 ans, elle s’occupait des enfants et les accompagnait à l’école, alors qu’elle en était privée. Grâce à Plan international, elle a pu s’en sortir. Elle est devenue une jeune femme engagée, en capacité de prendre la parole sur son vécu et sur ce système d’exploitation, appelé kalamari au Népal, qui heureusement est en régression. C’est important pour les filles d’avoir des modèles issus de leur communauté, auxquels elles peuvent s’identifier.

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