Lana Del Rey versus Justin Bieber : le match en trois rounds

Round 1 : l’image

Sur la pochette de son sixième album Justice, Justin Bieber pose accroupi, la tête dans les mains, dans un tunnel décrépit à l’éclairage vert très années 1990. C’est un peu glauque, mais on n’y voit aucun inconvénient, à part qu’il plagie le logo de nos DJ français préférés : Justice (ces derniers attaquent d’ailleurs en justice la popstar). Le clip de « Hold On » est très cinématographique. C’est presque un petit court-métrage dans lequel il braque une mamie pour sauver sa copine malade.

Côté Lana Del Rey : adieu la fille aux longs cils battant sur un regard de biche triste ! À 35 ans, Lana Del Rey, légendaire autrice et interprète de « Video Games », pose aujourd’hui espiègle et radieuse, accompagnée d’une équipe choc et chic de jolies filles sur la pochette noire et blanche de son huitième album, Chemtrails over the Country Club. Assises hilares autour d’une table ronde couverte d’une nappe à carreaux, elles nous livrent la dose de glamour vintage totalement inessentielle dont nous avions terriblement besoin. Dans le clip de la chanson éponyme tourné en caméra super 8 aux allures de film d’horreur série B, elle se transforme en louve et hurle à la lune. « Aouuuuu ! » Un point pour le renouveau Lana Del Rey.

Round 2 : les chiffres

Le jour de leur sortie respective : l’album de Lana Del Rey se classe en troisième position du classement iTunes France et celui de Justin Bieber en sixième. Côté singles cependant, le « Hold On » de Bieber détrône le « Chemtrails over the Country Club » de Rey, avec 40 millions d’écoutes sur Spotify contre 30 millions. Sur les réseaux sociaux aussi, les Beliebers sont les plus nombreux et acharnés pour défendre leur idole. Match nul.

Round 3 : la musique

Le sympathique blondinet est fidèle à sa recette : voix androgyne, beats dance pop, ballades mélo, collantes comme du chewing gum. C’est efficace, bien produit, mais niveau paroles, ça ne vole pas très haut : des déclarations d’amour à sa femme, à Dieu? Seuls les samples de discours de Martin Luther King Jr. relèvent le niveau (l’album s’appelle Justice parce que Bieber est contre l?injustice?). À 27 ans, après quelques années de frasques et d’errances, Bieber a trouvé la quiétude dans le mariage (avec le mannequin Hailey Baldwin) et le christianisme. Dans ses seize nouveaux titres, il s?illustre cependant dans le choix de ses collaborations : Khalid, Dominic Fike, Daniel Caesar, Burna Boy, the Kid LAROI? La crème du hip-hop et du r&b actuel. Son duo avec Benny Blanco « Lonely », racontant la solitude d?une super star, est le titre le plus touchant de l?opus. Celui avec Chance the Rapper, « Holy », est le plus intéressant en termes de production hip-hop gospel pop.

En comparaison, le nouvel album de Lana Del Rey est tout simplement sublimissime. Retardé par les fabriques de vinyles qui tournent au ralenti depuis la pandémie, cet opus est plus folk que les précédents, mais on retrouve avec délice le timbre familier et délicat d’Elizabeth Woolridge Grant, un murmure rêveur évoquant la lumière dorée californienne, le vent salé glissant sur le visage, la sensation de liberté insouciante de rouler au volant d’une décapotable? Dans « White Dress », la voix (désormais une des plus porteuses d’Amérique) monte haut et se casse, si belle dans sa fragilité. Dans « Tulsa Jesus Freak », elle est chargée d’autotune. Dans sa reprise de « For Free » de Joni Mitchell, elle est accompagnée des chanteuses Zella Day et Weyes Blood.

La nouvelle Lana Del Rey s’amuse. Les rythmes, eux, sont tour à tour sautillants, lancinants, caressants, entraînants. En fermant les yeux, on est transporté à Laurel Canyon, celui des années 1970 où l’amitié et la fantaisie régnaient dans les communautés d’artistes. Produites par son fidèle collaborateur Jack Antonoff (aussi aux manettes des derniers albums de Taylor Swift), ces onze chansons sont étonnantes, poétiques, sensuelles et addictives. Victoire par KO pour Lana Del Rey.

Justice (Dej Jam / Universal)/ Chemtrails over the Country Club (Polydor)

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