01/30/2023

« Pendant des années, Madeleine n’a pas imaginé qu’elle était victime, parce que tout était insidieux. Il lui offrait des bijoux et vêtements pour qu’elle présente bien en société. Mais Madeleine était entièrement dépendante du bon vouloir financier de son époux. Les insultes – les mots sales, comme elle les appelle – sont devenues quotidiennes. (…) Ce dont elle ne se doutait pas, c’est que la fin du couple ne marque pas la fin du couple, bien au contraire. »

À la tribune de l’Hémicycle, lundi 16 janvier 2023, alors que les élus débattent de l’aide financière d’urgence à allouer aux victimes de violences conjugales, le député Arthur Delaporte, porte-parole du groupe Socialistes et apparentés, lit ces quelques lignes à l’écriture aussi simple que bouleversante. Elles sont extraites de l’essai Nos absentes. À l’origine des féminicides, signé Laurene Daycard, paru aux éditions du Seuil une poignée de jours plus tôt. 

La journaliste indépendante fut l’une des toutes premières à écrire sur la spécificité de ces meurtres en France. Dans cette enquête à la première personne, documentée, chiffrée, parfois douloureuse à poursuivre, et intime (c’est dans cette réflexion davantage personnelle que réside la force de ce texte), elle rend hommage à Razia, Géraldine, Seloua, Laetitia, Nabila, tuées par leurs époux, conjoint ou ex-conjoint. À nos absentes. Ce « nos » nous convoque. Il nous oblige à réaliser, entre autres, que « la relation hétérosexuelle est l’un des principaux facteurs d’homicide pour une femme en France », comme elle l’écrit.

Pour produire cette réflexion d’utilité publique, Laurène Daycard a longuement échangé avec les survivantes, les familles endeuillées, mais aussi, des auteurs de ces violences, qu’elle a rencontré dans un centre pionnier, qui lutte contre la récidive. Entretien.

Sortir des préjugés sur les violences conjugales et les féminicides

Que représente cette image de maison en feu, en couverture de votre enquête-récit ? 

Cette maison, dessinée par l’illustratrice Aline Zalko, est symbolique : la majorité des féminicides ont lieu au domicile des victimes. La maison, c’est aussi l’image de la domesticité et du patriarcat.

Cette maison qui brûle représente peut-être la fin de quelque chose. « Le patriarcat n’en finit pas de mourir », écrit Ivan Jablonka dans Laëtitia [qui retrace l’affaire Laëtitia Perrais, serveuse enlevée, violée et assassinée par Tony Meilhon, à l’âge de 18 ans début 2011, ndlr]. Ici, « le patriarcat n’en finit pas de brûler ». Mais je me dis qu’après les flammes, il y aura les cendres, et ensuite, quelque chose de nouveau peut poindre. 

Plus de la moitié des femmes tuées en 2019 l’ont été dans un cadre conjugal, par un conjoint ou un ex-conjoint.

Quels chiffres significatifs de la réalité de ces violences, découverts ou calculés lors de votre enquête, doit-on retenir ?

Depuis 2006, plus de 2 000 femmes en France ont été tuées dans un cadre conjugal. 

En 2019 – année charnière dans la prise de conscience en France, avec le Grenelle des violences et l’élection par le Petit Robert de « féminicide » comme mot de l’année -, plus de la moitié des femmes tuées cette année-là l’ont été dans un cadre conjugal, par un conjoint ou un ex-conjoint.

J’ai fait ce même calcul pour les meurtres d’hommes : moins de 4% des victimes masculines ont été tuées dans le cadre conjugal.

Vous avez été l’une des premières journalistes à écrire sur les féminicides conjugaux en France ? Qu’est-ce qui a changé ces derniers années dans la compréhension et le traitement de ces meurtres ?

Quand j’ai entamé ce travail sur les violences de genre et les féminicides en France en 2016, le collectif « Féminicides par compagnons ou ex » débutait son décompte des féminicides, presque en temps réel. 

Avec de tels registres, qui complètent les statistiques annuelles du gouvernement sur les morts violentes au sein du couple qui n’existent que depuis 2006, l’opinion a réalisé que ces meurtres n’étaient pas des crimes passionnels lors d’une séparation. Qu’ils sont systémiques et s’inscrivent dans un continuum de violences.

Je crois aussi que nous savons mieux aujourd’hui que les féminicides ne sont pas seulement conjugaux. Qu’il existe des féminicides intimes et non-intimes. Que tous les milieux sociaux sont touchés.

Il faut toujours le rappeler : les violences conjugales et les féminicides touchent tous les milieux sociaux.

Quels sont les préjugés qui persistent sur les violences conjugales et les féminicides ?

Le traitement journalistique et les discours politiques sur les violences conjugales se focalisent sur certains milieux, certaines zones géographiques, et renforcent ainsi des stéréotypes. La violence est renvoyée à l’Autre, à l’étranger, au pauvre, à l’exclu. Il faut toujours le rappeler : les violences conjugales et les féminicides touchent tous les milieux sociaux.

Dans les quartiers favorisés de l’Ouest parisien, des victimes m’ont parlé de leur isolement, décuplé par les stéréotypes et les « Non, ça ne peut pas t’arriver » qu’elle recevait, du fait de leur statut social. Elles n’étaient pas crues par leur entourage.

Depuis le féminicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat

Certaines familles des « absentes », que vous rencontrez, sont profondément marquées par la violence du traitement médiatique.

C’est une récurrence lorsqu’on contacte les familles de victimes : elles évoquent une « maltraitance médiatique », un traitement déshumanisant, une concentration sur des détails graveleux…

Brigitte, la mère de Géraldine Sohier [tuée en octobre 2016 par son ex-mari, ndlr], m’a par exemple montré un article sur le féminicide de sa fille, illustré par une photographie de mariage de cette dernière avec son meurtrier. Un choix qui participe encore à une lecture romantisée, et à cette fiction du crime passionnel.

Le féminicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat ne cesse de réinterroger la société française.

Le 1er août 2003, Marie Trintignant est tuée par son compagnon, Bertrand Cantat. Ce meurtre a-t-il fait évoluer notre perception des fémininicides ?

À l’époque, on ne parle pas encore de féminicide en France, même si le terme existe déjà. Mais il s’agit du premier féminicide qui a secoué la France, car le meurtrier et la victime étaient deux personnes extrêmement connues et appréciées. 

Ce féminicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat ne cesse de réinterroger la société française, de mesurer nos positions face aux violences sexistes.

En août 2003, la presse a romantisé ce crime. Le meurtrier avait droit à la compassion, et non la victime, cible, elle, d’accusations sexistes, rappelle Rose Lamy, créatrice du compte Instagram « Préparez-vous pour la bagarre », qui a analysé ces archives. À l’époque donc, ce féminicide était révélateur du traitement médiatique de telles affaires. Aujourd’hui, Bertrand Cantat tente d’accéder de nouveau à une vie publique. Cette affaire interroge alors le devenir des bourreaux dans la vie publique.

Lutter contre la récidive

Lors de cette enquête, vous avez également souhaité rencontrer des auteurs de violences conjugales, dans un centre qui entend les responsabiliser, alternative à la prison. Qui avez-vous appris ?

Cela fait plusieurs années que je travaille sur les auteurs de violences conjugales, sans aucune fascination.

Dans le cadre de l’écriture de ce livre, j’ai eu l’occasion de faire une immersion durant cinq semaines dans le centre de responsabilisation et de prise en charge des auteurs de violences conjugales (CPCA) pionnier en France, le Home des Rosati de la Communauté Urbaine d’Arras.

Ce fut passionnant de suivre presque au jour le jour l’évolution de ces hommes pour lutter contre le déni. Il y avait un notaire, un comptable, un électricien… Des profils variés. Parmi ces hommes, l’un d’eux, un cadre dirigeant qui avait entamé un suivi il y a plus d’un an, m’a dit : « Je remercie ma femme d’avoir porté plainte sinon ça aurait fini aux Assises ».

La responsabilisation est un long parcours. Et celui-ci débute parfois par « Elle l’a bien cherchée », car, lorsqu’ils sont condamnés, le premier réflexe de certains auteurs de violences conjugales est de se victimiser, d’affirmer que la victime les a manipulé. 

Les témoignages que vous récoltez pointent l’inaction de la police et de la justice. L’un d’eux vous a-t-il marqué ?

Ces femmes ont déposé plainte, plusieurs plaintes parfois, et ne se sont pas senties protégées. C’est l’exemple de Magali, ex-compagne d’un auteur de féminicide, qui a tiré sur elle, et qui a une grande place dans ce livre. Magali avait déposé plainte en 2018, quelques semaines avant le passage à l’acte du meurtrier, parce qu’elle-même recevait des menaces de mort. Sa plainte est restée lettre morte longtemps. Elle a reçu un appel de la police pour être entendue cette fin d’année 2022, soit quatre ans après son dépôt de plainte.

Magali était sous ordonnance de protection, elle possédait un téléphone grave danger lorqu’elle a déposé plainte, mais la police lui a répondu « Madame, on ne sait pas où il est ». Il était à quelques stations de métro d’elle. Et pendant ce temps-là, avait une relation avec Seloua, qu’il a fini par tuer. La lenteur de la justice peut tuer.

  • Violences conjugales : l’impact sous-estimé du psychotraumatisme sur la santé des femmes
  • "Je me sens comme une rescapée" : le traumatisme des orphelins de féminicides

Nos absentes. À l’origine des féminicides, de Laurène Daycard, éditions du Seuil, 256 pages

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