Le décès du dernier ami pour une personne âgée ou l’effondrement d’un monde

“Tu devrais appeler mamie. Elle n’est pas bien, elle a même pleuré.” C’est rare que la grand-mère de Julie* se montre triste, plus rare encore qu’elle laisse ses larmes couler. Alors quand sa mère lui adresse ce conseil par SMS, la trentenaire compose d’urgence le numéro de cette mamie qui l’a habituée à rire de tout, en toute circonstance.

En plein confinement de début d’année, Marie* a perdu sa meilleure amie depuis soixante ans, emportée par la Covid-19. Au bout du fil, la femme de 87 ans “riait en pleurant”, raconte Julie. “Elle essayait d’être celle qu’elle est tout le temps, mais je ressentais sa peine profonde”. 

Comme Julie, Debborah perçoit aujourd’hui un grand chagrin chez Monique, la grand-mère de son mari, qui vient de perdre Clairette. Sa voisine depuis 43 ans s’est éteinte sous ses yeux, juste après que les enfants de Clairette ait demandé à Monique d’allait voir en urgence comment allait leur mère. Les grandes copines de l’immeuble s’appelaient régulièrement et se voyaient au moins une fois par semaine. Leur lien d’amitié était si puissant que le petit-fils de Monique et son épouse Debborah allaient souvent lui rendre visite. Clairette leur préparait des chocolats, des bonbons, des gâteaux. Elle les gâtait comme s’il s’agissait de ses propres petits-enfants.  

La disparition de l’ami.e d’une vie

Après l’enterrement de Clairette, Monique affichait une “petite mine”. Debborah constate depuis cette disparition une fatigue chez l’octogénaire, aussi son angoisse décuplée, notamment pour les problèmes de santé de son époux. 

Un épuisement qu’Éloïse, petite-fille d’Andrée, a observé également chez sa grand-mère. “Jacques s’est éteint douze ans après son époux. Il était son meilleur ami, son confident, son roc”, raconte Éloïse. Un second deuil et un choc terrible pour la femme à l’époque âgée de 90 ans et décédée depuis. “Je l’ai vue sombrer durant des mois entiers. Elle faisait beaucoup d’activités avec Jacques, qui dirigeait l’orchestre dans lequel elle jouait par exemple, et elle a tout arrêté en six mois. Elle, si vivante, pleine d’énergie, s’est transformée en une personne très triste, abattue. Je ne la reconnaissais pas”, rembobine douloureusement cette Nancéienne de 28 ans.

Sans ce dernier ami à leur côté, certaines personnes âgées relâchent, comme s’ils attendaient désormais leur tour

La nonagénaire a ensuite vécu dans le déni du décès de son meilleur copain. Quand elle téléphonait à sa petite-fille, il lui arrivait de répondre à ses questions par un “je demanderai à Jacques”. “Pendant des réunions de famille ou lorsque l’on dînait toutes les deux, elle avait ces moments d’absence, les yeux dans le vague, les traits plein de tristesse et de douleur. Elle sortait de sa bulle en s’efforçant de sourire, espérant que personne n’ait remarqué son furtif chagrin. Cela m’a toujours émue”, confie aussi Éloïse, qui pense aujourd’hui que sa grand-mère, “jusqu’à la fin de sa vie, ne s’était jamais véritablement remise de la perte de cet ami”.

Angoisse, relâchement et cauchemars

“Sans ce dernier ami à leur côté, certaines personnes âgées relâchent, comme s’ils attendaient désormais leur tour, analyse Alexandra Choukroun, psychologue et responsable au sein de l’association de service d’aide et de soins Adiam du groupe de psychologues qui donnent leur consultation directement aux domiciles des patients âgés. Ce dernier ami représente parfois le dernier rempart avant le précipice de la solitude, et pour certains, du total isolement.”

Marie, elle, a retrouvé son humour et l’éclat de ses rires, mais elle confessait cet été à sa petite Julie qu’elle faisait depuis quelques temps toujours le même cauchemar. Celui où, au volant d’une voiture, elle se perd soudainement. Complices, grand-mère et petite-fille ont fait ensemble quelques recherches sur la Toile et y ont trouvé une probable signification : rêver de se perdre pourrait symboliser la perte d’un être cher. Puisque sa chère amie s’en est allée en période de confinement, Marie n’a pas pu lui dire au revoir. Elle n’a pas pu non plus être consolée par sa famille, qui, pour la protéger du satané virus, s’empêcher de lui rendre visite. 

L’impression de voir disparaître un pans entier de sa vie

Si le deuil de l’ami.e intime paraît si compliqué pour ces grands-parents, c’est parce qu’ensemble, ils ont “traversé la vie”, selon la jolie formule de Julie. Et ce n’est pas à trente ans que l’on peut comprendre ce que représente soixante ans d’amitié, de souvenirs, de traversées.

Installées dans le même immeuble des Hauts-de-Seine, la grand-mère de Julie et sa regrettée voisine Louisa* sont devenues amies en s’entraidant lorsqu’elles devaient monter leurs sacs de courses sans ascenseur. Débordées par les tâches domestiques et familiales, “elles avaient besoin l’une de l’autre pour affronter leur condition de femmes au foyer de l’époque et leur vie sans confort”, rembobine Julie, bouleversée.

“Elles n’entretenaient pas une amitié mondaine ou distrayante pour combler l’ennui, comme on peut le faire aujourd’hui. C’était de la sororité pure, dans leurs actes. Elles n’avaient pas besoin de se parler longuement pour comprendre ce que l’autre vivait à l’étage au-dessus. Jusqu’à la fin, chacune représentait pour l’autre cette personne qui la comprend entièrement.” Elle soupire, et puis : “Je pense que ce doit être dur pour ma grand-mère de ne parler désormais qu’à des plus jeunes, des proches qu’elle aime mais qui ne peuvent pas comprendre ce qu’elle a vécu.”

Leur définition de l’amitié s’apparente à celle de l’amour : admiration réciproque, et surtout, fidélité au fil des épreuves

Autour d’Esther* désormais : des infirmières bienveillantes, des enfants aidants, et une armée de petits-enfants aimants. Veuve, dernière de sa fratrie ici-bas, elle a aussi perdu le dernier copain de sa génération avec la disparition de Joseph, il y a cinq ans. Joseph, c’était d’abord le “copain de camp” de son mari rescapé. Il l’avait rencontré en déportation, à l’âge adolescent. Joseph fut ensuite l’ami fidèle du couple, puis au fil des décennies, un parrain pour leurs enfants, “un vieux marrant et tatoué comme papi” (Esther rit) pour leurs petits-enfants. “L’annonce de sa disparition par un simple coup de téléphone fut pour moi un véritable choc, confie avec effort la veuve de 88 ans. Nous avions préservé ce rendez-vous téléphonique hebdomadaire après la mort de mon époux, dix ans plus tôt. Même si nous étions désormais trop fatigués pour se rendre visite, nous tenions à ces appels réguliers, ils étaient toujours longs et agréables. On riait, et surtout, on se comprenait sans trop de mots.”

Pour nos aînés, un ami, c’est un compagnon de vie. Presque au même titre qu’un conjoint. “Leur définition de l’amitié s’apparente à celle de l’amour : admiration réciproque, et surtout, fidélité au fil des épreuves”, note d’ailleurs la psychologue. “On ne peut s’imaginer tout ce qu’ils ont traversé avec ce compagnon de route en cinquante ou soixante ans d’amitié. Ils sont indéfectiblement liés par des souvenirs de l’époque de la guerre ou par d’autres traumatismes”, insiste-t-elle. 

“Alors quand l’un s’en va, c’est tout un pan de son histoire qui s’envole avec lui pour celui qui reste, analyse-t-elle. Cet.te ami.e disparu.e connaissait et partageait leur vie avant la naissance de leurs enfants, par exemple. Et ça, on ne peut le reconstruire ni avec ses propres enfants ni avec un nouvel ami.” 

Tourner la page du temps des copains

Il n’y a plus ce témoin, terminé. “Plus personne ne les connaît désormais sous l’angle de l’amitié, de la confidence, de cette intimité-là différente de celle que l’on peut avoir avec sa famille”, raisonne la spécialiste, attristée. D’autant que pour certaines personnes âgées, leurs enfants vivent loin ou sont en rupture familiale, tient-elle à rappeler. Pour eux, la perte du dernier ami est celle du dernier contact et il faut alors sonner l’alerte “isolement”.

Joseph, Louisa, Jacques, Clairette, n’étaient pas seulement leur dernier ami encore en vie. Ils représentaient pour Esther, Marie, Andrée, Monique, leur dernier lien avec l’amitié. “Ce décès a symbolisé pour ma grand-mère la fin du sentiment d’amitié, réalise le cœur noué Julie. Elle ne va pas se refaire des amis maintenant…”

Lorsque l’on perd son dernier camarade, c’est la fin d’un cycle. On peut se sentir la plus adolescente du monde dans sa tête, la réalité nous rattrape avec cet évènement

À cet âge avancé de la vie, “la perte d’autonomie vient parasiter la création de nouveaux liens”, complète la spécialiste auprès des séniors. La personne âgée peut aussi avoir tendance à se concentrer sur ses problèmes de santé, et s’isoler, du fait de sa situation. Leurs problèmes auditifs ou encore l’exclusion numérique, ce phénomène qui les écarte des moyens de communication actuels, peuvent aussi entraver leurs modes de discussion avec le monde extérieur et les décourager à faire de nouvelles rencontres, selon Alexandra Choukroun.

À 88 ans, Esther n’a pas l’envie d’apprendre à se connecter aux réseaux sociaux pour se faire de nouveaux copains ou, qui sait, en retrouver. Elle avoue ne pas ressentir l’envie de se faire de nouveaux amis “tout court, même dans la vraie vie”, bien qu’elle admire sa belle-sœur centenaire qui “s’est trouvée des nouveaux amis à son club de bridge”. Tout comme elle n’a pas chercher à retrouver l’amour depuis le décès de son mari, Esther “ne se sent pas” d’apprendre à connaître de nouvelles personnes qui pourraient devenir des ami.es. Pour elle, le temps des copains est révolu.

“Lorsque l’on perd son dernier camarade, c’est la fin d’un cycle, dit-elle. On peut se sentir la plus adolescente du monde dans sa tête, la réalité nous rattrape avec cet évènement et nous dit : ‘Tu es vieille, tous tes amis sont partis’. Ces ‘dernières fois’ sont aussi d’effrayant rappels, même si vous pensez ne pas avoir peur de la mort.” Esther se reprend, dans un joyeux sursaut : “Je fais parfois le décompte morbide des proches partis, mais je suis le plus souvent reconnaissante d’avoir de merveilleux petits-enfants. Avec eux, c’est une nouvelle page qui s’écrit.”

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*Les prénoms ont été modifiés.

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