Le jour où Adèle Haenel a quitté les César pour protester contre la victoire de Roman Polanski

“C’est une honte, la honte !” Le 28 février 2020, tandis que la cérémonie sous tension des César 2020 touche à sa fin, l’actrice Adèle Haenel quitte précipitamment la salle Pleyel, à Paris, où se tient la grand-messe du cinéma français.

“La honte ! La honte !”

La raison de son indignation ? L’attribution du César du Meilleur réalisateur à Roman Polanski pour son film J’accuse, grand favori de la soirée avec douze nominations. Un plébiscite dénoncé en amont de la cérémonie par les milieux féministes et certaines artistes, le cinéaste étant poursuivi depuis 1977 aux États-Unis pour le viol de Samantha Gailey, et étant accusé par onze femmes de violences sexuelles, pour la majorité mineures à l’époque des faits présumés. Accusations que Polanski a toujours niées.

Dans la salle, c’est d’abord le silence à l’annonce du vainqueur. Quelques “Bouh !” épars se font entendre. Après le départ d’Adèle Haenel, une poignée d’invités s’éclipse également, dont la réalisatrice Céline Sciamma, vue aux côtés de l’actrice dans le hall d’entrée quelques minutes après son départ. Elles étaient venues défendre leur film Portrait de la jeune fille en feu, salué dans le monde entier pour son female gaze engagé.

https://www.instagram.com/p/B9IUu2loECg/

Plus tard dans la nuit, Florence Foresti, maîtresse de cérémonie sur le fil durant toute la soirée, écrit le mot “écoeurée” dans ses stories Instagram, suivie par d’autres artistes.

Adèle Haenel, symbole d’une nouvelle génération féministe

Quelques jours plus tard, l’écrivaine féministe Virginie Despentes salue le geste d’Adèle Haenel dans une tribune publiée dans Libération : “Désormais, on se lève et on se barre !” Un slogan est né, instantanément indissociable de la comédienne.

La scène prend une tournure politique. Dès le lendemain des César, de nombreux collages féministes remercient Adèle Haenel, et dénoncent les “César de la honte”. Avant la cérémonie, de nombreux collages critiquaient déjà les nombreuses nominations de Polanski. 

https://www.instagram.com/p/B9R_L5qiEAM/

Depuis, le geste marquant de la comédienne est devenu symbolique d’une nouvelle génération de femmes qui ne supporte plus la complaisance envers les hommes puissants, influents, accusés de violences sexuelles. Une génération qui réclame une exemplarité, et un vrai changement politique, culturel et sociétal, au-delà de la simple écoute de la parole des victimes.

Lors d’un entretien au New York Times publié quelques jours avant les César, Adèle Haenel, qui était nommée dans la catégorie du César de la Meilleure actrice, n’avait pas mâché ses mots : “Distinguer Polanski […] Ça veut dire, ‘ce n’est pas si grave de violer des femmes”. Et d’enfoncer le clou : “C’est cracher au visage de toutes les victimes”.

Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes.

  • César 2021 : tout savoir sur la cérémonie du 12 mars à l’Olympia
  • Valérie Rey-Robert : “Les hommes violent parce qu’ils ont le pouvoir de le faire”

Adèle Haenel, agressée sexuellement par un cinéaste

Cette indignation découlait également de son vécu. Trois mois avant les César, en novembre 2019, l’actrice avait révélé à Mediapart avoir été victime d’attouchements et de harcèlement sexuel de la part du réalisateur Christophe Ruggia, premier cinéaste avec lequel elle a travaillé, entre ses 12 et 15 ans. Dans la foulée, elle décide de porter plainte, et Christophe Ruggia est mis en examen pour agression sexuelle.

L’affaire fait grand bruit, alors que le cinéma français avait été jusqu’alors très discret face à #MeToo. Du jour au lendemain, Adèle Haenel devient l’un des portes-voix de la lutte contre les violences sexuelles en France. Elle plaide notamment pour la nécessité de lutter contre la culture du viol, c’est-à-dire, les aprioris sur le viol, les victimes de viol, et les violeurs, qui empêchent de prendre conscience de l’ampleur du problème et le combattre efficacement. 

“Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères”, avait-elle ainsi souligné avec justesse auprès de Mediapart.

Polanski était absent de la cérémonie

À la veille des César 2020, Roman Polanski avait annoncé qu’il ne se rendrait pas à la cérémonie, qu’il aurait dû présider, via l’AFP : “Le déroulé de cette soirée, on le connaît à l’avance. Des activistes me menacent déjà d’un lynchage public. Certains annoncent des démonstrations devant la salle Pleyel. D’autres comptent en faire une tribune de combat contre une gouvernance décriée.” 

Le 13 février, la direction des César avait posé sa démission, en vue du renouvellement “complet” de la direction de l’organisation. Une décision intervenue après la publication d’une tribune dans Le Monde, dans laquelle des centaines de personnalités dénonçaient des changements insuffisants pour remédier à un fonctionnement jugé dépassé, non paritaire, “élitiste et fermé”.

Depuis septembre 2020, une nouvelle direction a pris la tête de l’Académie et a fait le choix de se séparer de ses membres historiques, dont Roman Polanski.

  • La justice américaine confirme l’exclusion de Roman Polanski de l’Académie des Oscars
  • Il n’y a pas de “monstres” : l’essentiel témoignage d’Adèle Haenel contre les violences sexuelles

Source: Lire L’Article Complet