Le maquillage, une nouvelle arme politique au service des femmes ?

Certaines femmes ne jurent que par le no make-up pour se libérer des diktats. D’autres brandissent leurs palettes comme des étendards ou militent en détournant des tutos beauté. Pas si superficiel, le rouge à lèvres…

«N’ayez pas peur, sortez de chez vous et continuez à travailler. Si on vous voit vous maquiller les mains, les pieds ou vos lèvres, on va couper tout…» Tel est le message glaçant d’un mollah des talibans s’adressant aux femmes de Kaboul, tel que le rapportait le journaliste franco-afghan Mortaza Behboudi sur Twitter en août dernier. Depuis la reprise de pouvoir du pays par les fondamentalistes islamistes, des Afghanes manifestent courageusement pour pouvoir travailler, étudier, mais aussi s’habiller et se maquiller comme elles l’entendent. Leur étendard ? Des palettes de fards. Leur arme ? Des bâtons de rouge. D’un même sursaut, certaines brandissent ainsi sur les réseaux sociaux d’anciennes photos d’elles dans des tenues traditionnelles chamarrées, le visage sublimé par la couleur, avec les hashtags #DoNotTouchMyClothes et #AfghanistanCulture lancés par la docteure en histoire Bahar Jalali ,toujours sur Twitter. Déjà interdits dans les années 1990, environ 200 salons de beauté avaient ouvert depuis 2001 dans la capitale. Ils ont dû brutalement fermer de nouveau, comme en témoigne tragiquement une make-up artist auprès de la BBC : «C’est la fin de l’industrie de la beauté en Afghanistan. Et les femmes qui y travaillent sont clairement des cibles.»

Le manifeste des pinceaux

«L’ambivalence du maquillage, à la fois jugé dérisoire et menaçant, n’a rien d’une nouveauté, affirme la sociologue et historienne Elodie Nowinski, doyenne de la faculté des industries créatives de Glasgow en Écosse. Perçue socialement comme futile, la cérémonie de beauté réunit entre elles des femmes, du gynécée antique aux harems, en passant par les instituts de beauté d’aujourd’hui. Un espace-temps où ces dames peuvent s’échanger des informations, s’organiser, et résister.» Exclues de la vie publique et politique depuis des millénaires, les femmes ont ainsi pu profiter de parenthèses désertées et minimisées par les hommes comme la cuisine ou la beauté pour se parler et s’affirmer, sans que cela ne suscite trop vite la méfiance.

Seulement, avec les réseaux sociaux, ces méthodes de communication, voire de résistance et protestation, peuvent devenir virales. Ainsi Feroza Aziz, Américaine d’origine afghane suivie par 175.000 personnes sur TikTok, a bien compris que les algorithmes mettent davantage en avant les tutos beauté que les prêches politiques. C’est pourquoi, en novembre 2019, elle intitule sa vidéo «Comment bien se recourber les cils», où elle feint de s’occuper de ses yeux lors des dix premières secondes, avant de parler, mine de rien, du sort des Ouïghours persécutés en Chine. À la différence de celles qui échangeaient secrètement sur des forums de cuisine à propos de violences conjugales de façon codée il y a une vingtaine d’années, ces nouveaux tutos beauté rendent visible leur engagement et se partagent massivement.

En 2019, Feroza Aziz créait le buzz en utilisant un tuto beauté sur TikTok pour dénoncer le sort de la minorité ouïghoure persécutée en Chine.

Plus jeune femme jamais élue au Congrès, l’ancienne serveuse de Manhattan Alexandria Ocasio-Cortez profite du récit de ses routines beauté pour parler programme politique, martelant à l’envi que «la féminité est puissante». Suivie par près de 9 millions de personnes sur Instagram ,elle montre qu’on peut se faire belle tout en changeant le monde. C’est par ce biais qu’elle finit par être invitée en août 2020 sur la chaîne YouTube du Vogue américain (suivie par 10,5 millions de personnes) pour raconter ses astuces de maquillage tout en expliquant comment démanteler le patriarcat. «Nous vivons dans des systèmes qui ont été en grande partie construits pour le confort des hommes», y assène la jeune femme en plein trait d’eye-liner, rendant son discours aussi hypnotisant que mémorable.

Pour Alexandria Ocasio-Cortez, le maquillage fait partie de son image médiatique.

Pour Elodie Nowinski, le format même du tuto beauté sert particulièrement ce genre de messages politiques : «Le grand public se méfie moins d’une femme, a fortiori si elle manie le pinceau. Et puisqu’il s’agit d’un format plus familier et accessible qu’un meeting politique, on peut cliquer sur lui en baissant sa garde. Concentré sur un visage, des yeux et une bouche, on retient mieux le discours porté.» Un mélange des genres adoré par les jeunes générations. Plus de 40.000 personnes suivent ainsi les vidéos «make-up & réflexions» de la jeune Française Clara Defaux ,alias Clarinette sur YouTube : elle se maquille tout en analysant le mythe de la méritocratie, l’injonction à la productivité, ou encore le sexisme de la téléréalité.

Réussir l’amalgame des fards et du fond

«J’ai débuté sur YouTube il y a trois ans en faisant ce que j’aimais regarder, à savoir des tutos beauté, sauf que je n’avais clairement pas les compétences d’une pro… Alors je comblais les silences en parlant d’actualité, ce qui suscitait beaucoup de commentaires positifs», raconte Clara Defaux. D’occupation rassurante pour ses mains, le maquillage devient peu à peu un prétexte, une toile de fond pour ses réflexions sans s’attirer d’emblée les foudres de commentateurs masculins, parfois si prompts à tomber sur celles qui osent avancer une opinion politique en ligne. Mais le maquillage comme paratonnerre a ses limites, constate la féministe de 22 ans : «C’est toujours à double tranchant : même si le make-up rend les propos plus accessibles et visuellement marquants, il en dilue aussi la puissance. Quand on voit une personne dessiner son smoky eye, cela édulcore son discours. C’est parce qu’elle fait voter des lois par ailleurs qu’Alexandra Ocasio-Cortez reste crédible quand elle parle self-care chez Vogue. »

La créatrice de contenus trouve l’exercice de plus en plus compliqué : «La vérité, c’est que le maquillage reste au service du patriarcat, même s’il peut avoir une dimension bien plus créative, voire artistique, qui n’existe pas dans un autre geste clivant comme l’épilation.» Pour la jeune féministe, on a beau parler de mise en valeur de soi pour soi, le maquillage continue d’être perçu et jugé selon les critères du male gaze : «Dans la rue, les hommes seraient bien incapables de discerner une femme qui se maquille pour elle-même dans un geste qu’elle veut féministe d’une autre qui le fait pour séduire les hommes.» Une question de génération ? Peut-être. Chez nous, elle n’est pas si lointaine l’époque où les jeunes filles qui se fardaient passaient pour des dévergondées. Et la simple envie de plaire aux hommes était un signe de liberté plus que de soumission.

Les artifices du naturel

Alors le no make-up, c’est-à-dire ne pas se maquiller du tout, serait-il la meilleure réponse féministe contre celles et ceux qui voient les cosmétiques comme un symbole d’aliénation ? «C’est oublier que de nombreuses femmes des classes populaires ne se maquillent jamais, par faute de temps, de moyens, ou juste d’envie, rappelle Clara Defaux. Un fossé se creuse entre celles qu’on ne regarde jamais, et celles qui subliment l’art du non-maquillage. C’est en tant que privilège de classe que le no make-up devient valorisé aujourd’hui.» Pour afficher un teint zéro défaut avec juste ce qu’il faut de glow, nombre de femmes redoublent en effet de crèmes onéreuses, d’opérations esthétiques, de soins chez un dermatologue ou même un facialiste, telle Alicia Keys ,fer de lance de cette tendance no make-up bien plus élitiste qu’il n’y paraît. D’après une étude Omnibus menée par YouGov, nombreuses sont les Françaises qui se maquillent moins mais investissent davantage de temps et d’argent dans les soins de la peau depuis la pandémie. Plus d’une femme sur deux (56 %) serait même prête à adopter la tendance no make-up, en particulier chez les 18-34 ans (54 %). «Le choix des femmes de “visibiliser”ou non leur féminité, de la mettre en scène ou non dans l’espace public, est éminemment politique. Grosso modo, les différents mouvements féministes ont d’abord lutté pour avoir des droits civiques, puis de celui de disposer de leur corps (l’IVG, la pilule…). Maintenant, on lutte autour de l’image des femmes, notamment à travers le maquillage», conclut Elodie Nowinski.

Alicia Keys a fait du no make-up sa signature.

Les couleurs de l’anonymat

À Hongkong, le maquillage prend encore une autre dimension. Alors que se tiennent depuis 2014 des manifestations dite de la «révolution des parapluies» (utilisés pour se protéger des gaz lacrymogènes), les jeunes y arborent de curieuses mises en beauté. Là-bas, on ne se maquille pas pour satisfaire le regard masculin, mais pour contrer les technologies de vidéosurveillance  et de reconnaissance faciale. Ces make-up colorés, volontiers asymétriques, gagnent également en popularité aux États-Unis,  dans les rangs de manifestations Black Lives Matter, et au Royaume-Uni, à l’initiative du collectif féministe Dazzle Club. Là encore, il ne s’agit pas d’attirer les regards, mais au contraire de se rendre non identifiable par les technologies de surveillance qui s’appuient notamment sur les sourcils, les yeux et les lèvres.

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