Les scarifications, ces marques de la souffrance adolescente que l’on ne veut pas voir

  • Un appel au secours rejeté par la société
  • Derrière l’automutilation, un mal-être profond
  • Des peaux marquées à vie
  • Un acte à ne pas banaliser

« Ça a commencé avec de toutes petites entailles, sur l’intérieur de l’avant-bras gauche. Ces entailles, c’était ma première source d’apaisement. Une douleur apaisante, un effet calmant. C’était hypersatisfaisant. » À 25 ans, Alex* se souvient parfaitement de sa fin de classe de seconde, où les scarifications ont débuté. Une succession d’une cinquantaine de fines cicatrices blanches, comme « un code-barre » sur le bras, le lui rappelle chaque jour.

Des cicatrices « plutôt ‘belles’, ‘clean‘ en tout cas. Je faisais attention à toujours bien désinfecter ». Iel n’allait pas bien à cette époque-là, ayant perdu son père l’année précédente. Il a fallu du temps avant que le diagnostic de dépression ne tombe. Si Alex appréciait le côté « sensoriel » des blessures, « la chaleur du sang, son aspect, son écoulement », iel n’essayait pas de cacher son désespoir aux yeux du monde, au contraire. Toujours bon.ne élève malgré le chagrin, « je faisais tout pour que ce soit visible, j’avais envie que les gens réagissent. En cours, je levais ce bras-là exprès. »

Un appel au secours rejeté par la société

Pendant près d’un an, iel s’automutile. Sa mère prend peur. Le lycée ne voit pas, fait semblant de ne pas voir : Alex ne sait pas. Ses bonnes notes semblaient suffire à l’institution. « En tout cas, ça n’a pas eu l’effet escompté. Je n’ai pas attiré la sympathie, plutôt du rejet. Je suis juste passée pour la folle de service à l’époque. La personne morbide, bizarre. »

Avec le recul, Alex perçoit dans le « choix » de la scarification un prisme patriarcal. « Les hommes peuvent se blesser autrement, en cognant ou en se cognant. Moi comme j’étais une fille j’ai dû trouver autre chose, j’avais pas le droit de faire quelque chose d’aussi violent que frapper quelqu’un. » Avec ce moyen « discret », qui devient presque acceptable « si on n’en fait pas étalage sur la place publique », Alex a la sensation d’avoir été laissé.e à sa solitude. « Si je m’étais bagarré.e, on m’aurait convoqué non ? C’est jamais arrivé avec mes mutilations. » En Terminale, engagé.e politiquement au sein du lycée, on reproche à Alex un acte « qui fait mauvais genre ». Plus tard, à Noël, sa tante, qui lui offre un bracelet, lui suggère de ne pas « assortir [son] bras au bijou ». 

Je suis juste passée pour la folle de service à l’époque. La personne morbide, bizarre.

Grâce aux antidépresseurs, les scarifications d’Alex finissent par s’espacer. « J’allais mieux, et puis la satisfaction de l’entaille diminuait. Il aurait fallu que je coupe plus profondément, et le but n’était pas du tout de me tuer. » Dix plus tard, iel remarque que personne ne lui en parle, malgré cette multitudes de lignes claires à jamais sur sa peau. « On dirait encore que c’est un symptôme tabou. En vrai, c’est dangereux, et très addictif. Dans mes moments de mal-être, l’envie peut encore revenir, mon premier réflexe c’est de me dire : ‘Ça, ça m’apaiserait’. »

Derrière l’automutilation, un mal-être profond

« Le côté tabou est lié à la question de la mort. Mais la grande majorité des jeunes qui se scarifient n’ont pas envie de se tuer, constate la docteure Salomé Grandclerc, pédopsychiatre à la Maison des Adolescents de l’hôpital Cochin. Il y a simplement une élaboration psychique de la mort à l’adolescence, c’est nécessaire et normal. Parfois même, il peut y avoir une visée anti-suicidaire derrière la scarification. Un certain contrôle. Dans ces cas-là, c’est protecteur ». Pour autant, l’acte d’automutilation cache toujours un malaise.

La spécialiste observe une évolution de ce symptôme au cours des vingt dernières années. D’abord relié à des pathologies lourdes, comme des troubles psychiatriques ou des « états limites », la scarification est aujourd’hui davantage perçue comme « un symptôme contemporain », une manière, parmi d’autres, de manifester son mal-être. Aussi parce que l’évolution de la prise en charge de la santé psychique des adolescent.es a permis que ceux-ci puissent mieux exprimer leurs émotions.

Il y a le désir que ce soit vu, la scarification est une demande.

« La scarification est un moyen à leur disposition quand ils n’ont pas les mots, quand quelque chose n’est pas vu ou entendu par la famille ou l’école. Bien sûr que cela peut être choquant pour l’entourage, le sang, les cicatrices… Mais on peut aller assez loin pour alerter quand on est en manque de mots. » Depuis la pandémie, la pédopsychiatre voit de plus en plus de scarifications, un symptôme comme « admis » par les adolescent.es, sujet.tes au mimétisme. Encore peu conscient.es des effets de cette période sur leur santé mentale, les adolescent.es sonnent donc l’alarme à coups d’entailles.

Dans le même temps, la libération de la parole pour tout ce qui a trait aux agressions sexuelles peut déclencher le symptôme. « Ce n’est pas systématique, nuance la pédopsychiatre, mais une révélation peut engendrer les scarifications. C’est un symptôme de ce qu’on ne veut/peut pas dire. Alors on le montre, mais on ne le dit pas. Il y a le désir que ce soit vu, la scarification est une demande. »

Des peaux marquées à vie

Mélanie, 35 ans, parle « d’appel au secours ». Entre ses 13 et ses 19 ans, l’adolescente s’automutile d’abord au cutter, puis avec de petites lames de rasoirs. Comme « un rituel », seule dans sa chambre, avec de la musique et ses outils, du coton. « C’était un moment particulier, à moi. » Avant-bras, bras, cuisses, chevilles. Dans son petit village, où sa mère, bipolaire, ne prend pas de traitement et « [la] rabaisse et [la] culpabilise en permanence », Mélanie ne sent pas « normale » et ne s’aime pas. « C’était pour moi un moyen de sentir quelque chose, ça me permettait d’évacuer. »

La jeune femme cache ses cicatrices, se noie dans l’alcool et les drogues. Un jour, l’entaille saigne trop, son père l’emmène à l’hôpital. « On m’a fait des points, j’ai vu un psy, et c’est tout. » Majeure, Mélanie change de lieu de vie, coupe les ponts avec sa mère. La fréquence d’automutilation diminue, jusqu’à disparaître.

C’est mon corps, ma propriété, j’en fais ce que je veux. Si je veux le rendre laid, repoussant, c’est mon choix.

Mais pour elle, plus question de mettre un débardeur. Les séances de laser, pour atténuer ses cicatrices, ne fonctionnent pas. « Une seule fois j’ai découvert mes bras. Un collègue a fait allusion au gothique. C’est très caricatural pour les gens. Tabou encore, voire carrément source de moquerie. J’aurais aimé qu’on me sorte un peu de ça, que je n’ai pas à le faire seule. Peut-être que ça aurait duré moins longtemps… »

Un acte à ne pas banaliser 

Pour la docteure Grandclerc, les scarifications sont le symptôme d’un mal-être qui peut être global. Et il ne faut pas le négliger. « Il faut absolument y répondre. Pas forcément en mettant son ado devant un psychiatre à l’hôpital, non, ça peut être un rendez-vous dans une Maison des Adolescents, ou un psychologue en libéral. » Si l’acte n’est pas à banaliser, il ne faut pas pour autant culpabiliser en tant que parent, eu égard à la sidération face à un tel geste.

« Il faut en revanche nommer les choses, mettre des mots, explique Salomé Grandclerc. Mais ne pas forcément chercher à savoir le pourquoi quand on est parent. » Quelle que soit la gravité des coupures, et des autres symptômes – s’ils existent – (décrochage scolaire, mutisme, crise de larmes, violences, addictions…), la scarification n’est donc jamais à prendre à la légère.

C’est très caricatural pour les gens. Tabou encore, voire carrément source de moquerie.

Pierre, diagnostiqué très jeune enfant précoce, se rappelle sa période Marilyn Manson, sa bande de potes un peu dark avec qui il se scarifiait « en groupe, gentiment, presque pour rire ». Mais très vite, l’adolescent dépressif s’y risque seul, lorsqu’il se sent frustré, triste ou énervé. Cette douleur, qui prenait le dessus sur tout le reste, lui permettait de penser à autre chose. Les épingles à nourrice laissaient de profondes blessures, que l’adolescent impute à des ronces ou des barbelés auprès de ses parents, « qui n’ont jamais creusé ». Une flaque de sang de trop, plus large que les autres, où il baigne inconscient, et Pierre se retrouve hospitalisé deux semaines. Les psychiatres rencontrés ne s’éternisent pas sur ces marques de mal-être. Puis les séances d’automutilation s’espacent.

« Je me rendais compte que c’était pas normal de faire ça mais j’avais pas les clefs de compréhension. Mes parents, les autres, personne ne comprenait. J’espérais qu’on remarque mais je passais sans doute juste pour un gros taré. » À 32 ans, Pierre dit regretter amèrement, et conserver un « petit sentiment de honte » en voyant ses cicatrices chaque jour. Il envisage un tatouage, pour tirer un trait artistique sur cette page de sa vie. « En même temps, tout ce que j’ai fait à contribuer à façonner celui que je suis à présent… ». Le rapport au corps joue un rôle important dans l’automutilation. Alex se souvient qu’iel n’aimait pas le sien, qu’iel ne voulait pas qu’on l’approche.

Derrière la scarification se cachait une forme, extrême, de réappropriation. « C’était un peu ‘c’est mon corps, ma propriété, j’en fais ce que je veux. Si je veux le rendre laid, repoussant, c’est mon choix' ».

Les adolescent.es n’ont pas conscience que ce geste peut avoir un impact durable sur leur vie d’adulte. Les regrets, s’ils émergent, arrivent bien plus tard. La scarification est faite pour être vue, « mais ils et elles risquent d’être vu.es sous cet unique prisme toute leur vie », analyse la pédopsychiatre. S’il y avait moins d’informations sur la santé mentale il y a de ça encore 10 ou 15 ans, aujourd’hui les psychologues, psychiatres et pédopsychiatres sont au fait de ce geste si particulier, qui relève à la fois de l’intime et d’une forme d’exposition de la souffrance, que certain.es préfèrent mettre sous le tapis de la gêne, ou de la peur de ce qui pourrait éclore si on venait à y mettre des mots.

Alex le résume parfaitement : « C’est comme s’il y avait eu un éléphant dans la pièce, et une fois qu’il était sorti on s’était dit : ‘Tiens, y avait un éléphant !' ». Et la docteure Grandclerc de conclure : « C’est un symptôme à mettre en lien avec une plus grande liberté des jeunes à exprimer que ça ne va pas. Ce n’est ni une bêtise, ni un signe de folie. C’est un symptôme très complexe, qui peut permettre à des ados de ne pas sombrer. » À condition pour l’entourage de ne pas détourner les yeux à la vue du sang.

* Le prénom a été modifié.

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