Mimosa Échard, l’artiste qui efface les genres

Nogent-sur-Marne. Une cité d’artistes dans un immense jardin parsemé de fleurs des champs et de petites maisons-ateliers. Mimosa Échard, 35 ans, ne pouvait pas rêver un lieu plus juste pour s’adonner à sa pratique artistique.

Cette enfant des Cévennes, capable de reconnaître la moindre espèce végétale, jardine autant qu’elle peint. Extension de son atelier, son jardin lui sert de lieu d’expérimentations. En ce mois de juin, dans des bassines macèrent des mixtures, des fruits rouges « achetés surgelés au supermarché », précise l’artiste, mais aussi des plantes médicinales, un gros champignon appelé l’amadouvier.

« On l’utilisait notamment pour se maquiller, son nom a donné le verbe amadouer », glisse Mimosa avant de nous guider dans le studio où sèchent ses dernières toiles sur châssis.

On y découvre des images recouvertes de peintures argentées, quelques visages et silhouettes se détachent sous les multiples couches de peinture. Dans un placard patientent des céramiques en forme d’assiettes et de tasses recouvertes ou remplies d’éléments non identifiés, évoquant des aliments chimiques ou organiques qu’on aurait laissés moisir.

Une exposition à Avignon

Autant de fragments d’une même histoire, d’un même écosystème exposé actuellement à la Collection Lambert dans son exposition personnelle baptisée « Sluggy me ». En anglais, « slug » veut dire limace.

Dans l’univers de Mimosa, il est beaucoup question de digestion, de glissement, de fluides, de sentiments d’attirance et de répulsion. Pour son exposition à Avignon, l’artiste, qui sera également à l’affiche du Palais de Tokyo en 2022, a choisi d’explorer l’univers de la téléréalité.

Elle a tiré les images de ses toiles de la série The real housewives of Beverly Hills qu’elle a regardée avec le sentiment d’assister à « un théâtre absurde où sept femmes évoluent dans la violence d’un capitalisme extrême ». « Ce qui m’intéresse, c’est l’étrange relation au réalisme du corps, à la chirurgie esthétique et à l’idée d’un produit final, explique-t-elle. L’idée de la limace qui digère, c’est aussi le reflet de l’écosystème d’une émission de télé comme celle-ci, avec tout ce qu’elle transmet aux spectatrices et spectateurs qui vont intégrer ces images. Dans mon travail, il y a toujours une trame narrative, non lisible au premier abord, une sorte d’histoire souterraine qui est l’écriture de l’exposition. Chacune possède sa propre logique. « 

Dans l’exposition « Numbs », en mai dernier à la galerie Chantal Crousel, l’artiste avait déployé un ensemble de grandes toiles toutes réalisées à partir d’une même image d’un nu couché dont il était difficile de cerner s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Une référence à l’histoire de l’art que l’artiste venait renouveler en transformant chaque tableau en un monde à part entière, un milieu traversé par d’étranges liquides et des éléments hétérogènes, végétaux ou non : des coquilles, des faux ongles, des fibres optiques, des pilules d’oméga 3, des plantes médicinales…

"Une artiste de l’Anthropocène"

Autant de fragments de notre propre environnement naturel menacé par la technologie, la surconsommation. Pour Daria de Beauvais, commissaire de sa prochaine exposition au Palais de Tokyo en 2022, Mimosa est une artiste de l’Anthropocène douée d’une conscience aiguë de notre responsabilité environnementale et d’une vision qui dépasse la biologie pour s’affranchir de la notion de genre.

« Elle possède un rapport intime au monde, avec une pratique importante de la collecte et du glanage dans la nature. Elle s’intéresse aussi beaucoup à la recherche scientifique, à la sexualité des plantes notamment et aux myxomycètes. » Ces organismes unicellulaires – vulgarisés sous le nom de « blob » – seront même au centre de l’exposition qui prendra la forme d’un jeu vidéo orchestré par une communauté de streameuses transgenres rassemblée autour d’Andrea, l’une des meilleures amies de l’artiste.

Elle possède un rapport intime au monde, avec une pratique importante de la collecte et du glanage dans la nature.

Quel rapport entre le jeu vidéo, les trans et le champignon gélatineux qui vit en symbiose avec des bactéries ? « Les myxomycètes possèdent sept cent vingt types sexuels », répond Mimosa Échard, par ailleurs fascinée par la sexualité hermaphrodite des plantes.

Les myxomycètes ont de quoi défier notre imagination en tant qu’organismes faits de plus de soixante genres, d’un système nerveux et d’une mémoire. Pour en savoir plus, l’artiste est même partie à la rencontre de scientifiques spécialistes pendant sa résidence à la villa Kujoyama, au Japon.

À travers ces « Aliens » aux super-pouvoirs, elle questionne la notion d' »être un corps dans le monde ». Comprenez être seulement un corps, et non une femme ou un homme. « L’art permet cet espace de liberté infinie, de projections inépuisables de toutes ces interrogations. »

Son enfance dans communauté de hippies

Grandie au coeur des Cévennes dans une communauté de hippies entourée de cinq soeurs, Mimosa Échard possède « une connexion indescriptible avec les plantes ». Elle s’est toujours intéressée à la nature avec un œil de scientifique, guidée par une tante biologiste qui l’initie à la science du vivant.

Mimosa évolue dans une culture végétale, sur fond d’engagement écologique et de « free parties » dans les champs. Elle découvre l’art contemporain dans les livres des bibliothèques. Son premier choc esthétique se produit à la Biennale de Lyon, en 2003, avec l’installation de Paul McCarthy et Mike Kelley sur la torture.

« Je me suis dit que je voulais faire de l’art à partir de ça. Cette exposition m’a perturbée et, en même temps, j’ai senti que ça me ressemblait. Il y avait une sorte de liberté folle. Cette installation conjuguait la politique à l’art. J’ai voyagé plus jeune au Mexique dans un van avec plusieurs familles. À Mexico, j’ai vu une grande rétrospective de Frida Kahlo qui m’a bouleversée elle aussi. Cette relation au corps et au sang était spectaculaire. Par la suite, j’ai aussi découvert le travail d’Ana Mendieta (artiste américano cubaine, née en 1948 et morte en 1985, ndlr), qui a un rapport très poétique au corps, une forme de risque et de mise en danger. »

À Mexico, j’ai vu une grande rétrospective de Frida Kahlo qui m’a bouleversée elle aussi. Cette relation au corps et au sang était spectaculaire.

À travers ces rencontres, les bases de son rapport à l’art, de son envie de questionner notre monde étaient posées. Mais si elle revendique aujourd’hui un engagement écologique et féministe, elle refuse d’être associée à la mouvance éco-féministe actuelle. Encore moins à l’image de sorcière qui a resurgi comme un nouvel emblème d’une puissance féminine en harmonie avec la nature. Rien que le mot de « sorcière », inventé par des hommes, lui déplaît en ce qu’il fait écho à un modèle patriarcal éculé.

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Mimosa Échard et le rose

Mimosa a la voix douce, des traits fins et, dans le regard, une détermination de guerrière. Le romantisme et l’innocence, très peu pour elle. En octobre prochain, elle fera partie de l’exposition « Miss Dior » au château de La Colle Noire, près de Grasse, qui mettra en scène les créations de douze artistes femmes autour du parfum mythique du couturier.

Parfum que Mimosa portait adolescente, tout comme sa petite sœur Zélie et son amie Andrea. L’artiste reste fascinée par la naturalité du parfum et sa couleur rose, presque artificielle, qui évoque le synthétique et la transformation des matières.

Le rose, c’est aussi ce qui a attiré Niklas Svennung, directeur de la galerie Chantal Crousel, vers le travail de l’artiste qu’il représente depuis un an. »Les couleurs stéréotypées qu’utilise Mimosa me fascinaient pour leur apparente séduction comme pour leur aspect organique, vivant et parfois dérangeant. Mimosa joue subtilement sur cette ambiguïté entre ce qui peut être perçu à première vue comme innocent et doux et qui nous interroge sur notre rapport à la nature, sur notre sexualité, notre place dans le monde. »

Mimosa adore le rose pour tout ce qu’il évoque dans son ambiguïté. Comme Mike Kelley, elle voit la couleur rose comme une couleur « hermaphrodite », associée au mouvement gay, aux petites filles, aux hippies, à l’esthétique psychédélique.

Pour sa série de toiles inspirée des Real housewives of Beverly Hills, c’est un rose rouge sanguin qu’elle a réalisé en broyant des framboises et des mûres, « façon smoothie », en référence au mode de vie de ces Américaines. Dans l’œuvre, chaque élément a sa signification, sa ramification afin de créer chaque tableau comme un écosystème, chaotique et contradictoire à l’image du monde.

Associer d’autres créateurs

Les éléments naturels et artificiels, la pop culture et la technologie sont constamment en tension chez Mimosa Échard. « Ce qui vient heurter avec le côté pur, puisque je cherche sans cesse à le contredire », souligne-t-elle.

La commissaire d’exposition Oriane Durand, qui collabore avec l’artiste sur plusieurs projets, adore la manière avec laquelle elle « fait circuler dans ses œuvres les questions sur l’environnement, la place de la femme, l’érotisme, la sensualité, avec une démarche très visuelle et politique dans le sous-texte. Mimosa arrive à produire une œuvre sidérale qui réunit le micro et le macroscopique à la croisée de plusieurs disciplines ».

D’ailleurs, elle aime associer d’autres créateurs à sa pratique. Pour son exposition « Numbs », son compagnon Aodhan Madden avait écrit un poème et composé une musique. Pour « Sluggy me », il a imaginé une pièce de théâtre inspirée de l’exposition.

Au Palais de Tokyo, des musiciens seront aussi associés au jeu vidéo pour une performance live où le spectateur aura toute sa place. Les mots, la musique, les arcanes virtuels deviennent ainsi des extensions de l’œuvre et amplifient ce que l’artiste recherche par-dessus tout : partager sa vision poétique afin de « créer de nouvelles formes de relations sensuelles au monde. »

Ce papier a été initialement publié dans le numéro 828 de Marie Claire, daté septembre 2021.

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