"N’est-il pas temps d’accorder un peu de répit à nos corps engourdis ?"

“Notre corps. Il y a tant de fois dans notre vie où nous l’avons regardé avec mépris. À 16 ans, on se trouvait trop grosse. À 22 ans, on aurait aimé être plus souple. À 35 ans, on a scruté les lignes apparues aux coins des yeux. À 38 ans, on s’est focalisé sur notre musculature. À 45 ans, sur notre cellulite. À 68 ans, c’étaient nos bras qui semblaient trop mous. À 77 ans, ce fut la hanche. Et à 85 ans, le pancréas. La liste est longue, mais le coupable est toujours le même : notre corps, le lieu de tous nos soupçons.

Tantôt détesté, abîmé, fragilisé, abandonné, purifié, ignoré, le corps est le réceptacle de nos chaos, de nos peurs, de nos complexes, et tout ce que porte notre lignée. Combien d’injonctions lui infligeons-nous chaque jour ? Même dans les esprits les plus détachés, le spectre de la perfection rôde, et les diktats empoisonnent le regard dans le miroir.

Il n’y a pas de vie sans corps

Nos corps s’effacent au profit des images et des discours que l’on produit sur eux. Mais après des mois arides et confinés, n’est-il pas temps d’accorder un peu de répit à nos enveloppes engourdies ? Car, qu’on se le dise, il n’y a pas de vie sans corps.

C’est dans et avec son corps que chacun de nous est né, vit, meurt. C’est à travers lui qu’on apprend, qu’on rencontre, qu’on ressent, qu’on comprend, qu’on souffre, en somme, qu’on s’inscrit dans le monde. C’est grâce à lui que nous nous incarnons, et pourtant, la plupart du temps, nous le considérons à distance, comme s’il était un objet, un poids à porter.

Platon lui-même dit du corps qu’il est une “chose insensée”, celle qui nous enchaîne dans la caverne du sensible et fait de l’ombre au soleil de l’intelligible. Est-ce que cela signifie que nous sommes condamnés à le subir ? Il faut séjourner du côté de chez Kant pour en avoir une autre image. Bien que le philosophe soit rarement associé au plaisir charnel, il est pourtant l’un des premiers à affirmer qu’il est nécessaire d’en prendre soin. Très concerné par la santé, Kant s’observe et fixe des règles d’hygiène correspondant à ses besoins : ne pas boire excessivement, garder la même température corporelle, ne pas trop dormir, etc. Il mène l’enquête et fabrique une rigoureuse diététique.

Apprendre à nous aimer corps et âme

Pour lui, tisser les clés de son bien-être est un enjeu moral : “L’attention durable à l’animal en l’homme est un devoir de l’homme envers lui-même.” Il s’agit de préserver le mammifère qui sommeille en nous et pas seulement notre esprit. La proposition est louable, mais ici, le corps est encore un outil, certes précieux, qu’on se doit d’entretenir.

C’est avec Merleau-Ponty qu’il cesse d’être perçu pour enfin être vécu. “Je ne suis pas devant mon corps”, écrit-il. Ce n’est pas un objet, c’est le nôtre. Nous sommes enveloppés par lui. C’est le sujet de toutes nos perceptions. Une boussole qui nous oriente. Alors plutôt que de lui infliger nos exigences, apprenons à vivre comme un tout.

Au lieu d’appliquer des règles, acceptons l’exploration de nos ressentis. Et surtout, déconstruisons nos jugements, comme nous y incite Françoise Héritier : “Ce qui est inculqué à l’enfant, dès sa petite enfance, sur la représentation qu’il a de son corps va le poursuivre toute sa vie. Changer ces représentations est une œuvre collective qui ne peut passer que par l’action. La seule manière d’y arriver c’est de faire prendre conscience.” “Prendre conscience”, c’est autre chose que de donner l’illusion d’une forme de tolérance, c’est transformer nos paroles. C’est être capable de soigner ce prodigieux amas de cellules et l’honorer avec le respect qu’il mérite. C’est aussi et surtout apprendre à nous aimer corps et âme.”

Chronique publiée dans le magazine Marie Claire n°827, août 2021

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