"On a tant d'exigences envers elles" : pourquoi les tentatives de suicide explosent chez les adolescentes ?

Les tentatives de suicide ont augmenté chez les jeunes depuis le début de la pandémie. Un phénomène d’autant plus visible du côté des filles, dont les admissions aux urgences ont quasiment doublé en 2021.

Cela fait déjà un moment que l’état mental des plus jeunes est alarmant. En 2020, quelques mois après le début du premier confinement, plusieurs études relevaient une hausse des tentatives de suicide chez les adolescents et étudiants, dont les causes étaient notamment liées à la crise sanitaire et aux restrictions. Un phénomène qui se précise grâce aux nouvelles données de Santé Publique France sur l’année 2021, se révélant toucher principalement les filles.

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Si les chiffres ne prennent pas en compte l’année complète, mais vont de la 1er et la 43e semaine de l’année (soit jusqu’à fin octobre), leur verdict reste sans appel. Chez les filles de moins de 15 ans, Santé Publique France observe une augmentation de 40% sur les admissions aux urgences pour tentative de suicide, par rapport aux trois années précédentes. Idem du côté des jeunes femmes entre 15 et 29 ans, avec une augmentation de 22% des gestes suicidaires en 2021, contre seulement 1% chez les garçons. Comment alors, expliquer ce grand écart ? Et pourquoi, nos jeunes adolescentes vont plus facilement vers ce passage à l’acte ?

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Causes multifactorielles

Pour Marie-Rose Moro (1), professeure en pédopsychiatrie et auteure de l’ouvrage Et si nous aimions nos adolescents (Ed. Bayard), plusieurs facteurs pourraient expliquer ce déséquilibre entre filles et garçons, également observé hors pandémie. «Il est important d’envisager les tentatives de suicide chez les jeunes filles comme des modalités d’expression de leur souffrance psychique», remet d’emblée l’experte, qui explique aussi qu’il est très difficile de donner des raisons précises à cette tendance. «Pour certaines, cela peut s’expliquer par une fragilité plus exacerbée lors des cycles menstruels. Ou encore par des pathologies, transmises de génération en génération.» Le contexte socio-culturel est aussi un élément à prendre en compte. Le harcèlement scolaire, par exemple, amplifié par les réseaux sociaux, ou ‘augmentation des violences intra-familiales sont autant de raisons ayant pu «précipiter les envies de passage à l’acte».

Cela dit, il est important de préciser que le taux de suicide suivi d’un décès reste plus important chez les garçons. Pour les adolescentes de plus et moins de 15 ans, les gestes suicidaires s’observent à travers des méthodes dites «douces» engageant moins le pronostic vital, c’est-à-dire par prise médicamenteuse. Pour Marie-Rose Moro, cela peut relever de constructions identitaires et sociétales plus profondes. «Les filles vont avoir tendance a exprimer leur mal-être plus aisément que les garçons. En ce sens, elles vont aller consulter, vont plus facilement reconnaître qu’elles vont mal, et ainsi utiliser des stratégies d’appel au secours. La tentative de suicide est donc une forme d’expression, plus qu’une fin en soit. Là où les garçons, plus renfermés et impulsifs, vont aller vers des solutions plus radicales comme la pendaison ou la défenestration».

« Je voulais m’anesthésier »

Ce constat soulève un autre point important : le manque de soin et de prise en charge, notamment dû aux conséquences de la pandémie, entre structures d’accueil fermées, téléconsultation, et listes d’attente interminables. «La crise sanitaire a engendré des embouteillages chez les soignants. Et plus le besoin a augmenté, plus l’offre a diminué, créant un sentiment d’isolement d’autant plus important.» Ainsi, parmi les phrases que Marie-Rose Moro entend maintenant le plus souvent : «Je voulais m’anesthésier», «Je ne vaux rien», «Vous ne m’avez pas écouté».

Si l’école joue habituellement un rôle décisif dans l’affirmation de soi, les confinements successifs n’ont donc pas aidé, même chez les moins fragiles. Marie-Rose Moro note ce manque d’estime omniprésent chez les adolescentes aujourd’hui. La «maladie du siècle», comme elle la qualifie. «On a tant d’exigences vers les jeunes filles…», s’agace la spécialiste. Et alors qu’à la puberté le corps se mue, difficile d’appréhender ces changements enfermés en soi. «Le sentiment que la vie ne vaut pas le coup va avec cette confiance, l’affirmation de son identité, qui se construit à l’école. Si une adolescente n’arrive plus à se localiser dans l’espace, à s’identifier à des amies, à appartenir à un groupe, alors elle n’appartient plus à rien. »

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La mort comme réalité

Enfin, depuis le début de la pandémie, les jeunes ont pris davantage conscience de la mort et de la maladie. «Évidemment, c’est aussi le cas pour les garçons, mais la mort est devenue réelle pour elles», reprend Marie-Rose Moro. Pire, elle s’est enveloppée d’un fort sentiment de solitude. «Certaines ont vu leur grand-parents mourir seuls et masqués. Je ne sais pas si cela a banalisé la mort, mais ce qui est sûr, c’est que les rituels de deuil sont devenus plus difficiles, voire quasi inexistants.»

(1) Marie Rose Moro, auteur de Et si nous aimions nos adolescents (Ed. Bayard), 14,90 euros.

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