Pour Bernard Lavilliers, « le mot "effrontément" va bien à Emmanuel Macron

  • Sous un soleil énorme, le 22e album studio de Bernard Lavilliers est sorti le 12 novembre 2021.
  • Le point de départ de ce disque fut son séjour en Argentine, il y a deux ans. « J’ai fait le tour de Buenos Aires à pied, pendant une semaine. C’était la meilleure façon de m’imprégner des sons, des odeurs, des différentes langues de cette ville cosmopolite », explique le chanteur à 20 Minutes.
  • Dans la chanson Beautiful Days, Bernard Lavilliers parle du « Président » qui « ment ». « Cette chanson n’est pas un pamphlet. Le texte ne s’applique pas qu’au président, mais à tout un tas de technocrates dont on a l’impression qu’ils sortent tous de la même boîte, impeccables, avec la rhétorique du vainqueur en disant « C’est le nouveau monde » », précise-t-il.

« Pour commencer à écrire, il faut que je bouge. » Bernard Lavilliers ne déroge pas à l’image d’artiste baroudeur qui lui colle à la peau depuis plus de quarante ans. Son nouvel album, Sous un soleil énorme, sorti vendredi est imprégné d’
Argentine, ce pays qu’il se gardait « au frais » pour se délecter du plaisir de le découvrir en temps voulu. Il y a deux ans, il a vécu trois mois à
Buenos Aires, il y a puisé des airs et l’inspiration, puis est revenu en France avec l’idée de retourner visiter le reste du pays. Un projet contrarié par la pandémie et les confinements, sujets également évoqués dans le disque. A 75 ans, Bernard Lavilliers n’a rien perdu de sa capacité d’indignation. Il chante le réchauffement climatique, la corruption, les politiques et les « connards amnésiques » rêvant « d’une dictature militaire », avec une distance ironique rendant le propos d’autant plus mordant. 20 Minutes l’a rencontré.

L’histoire de ce nouvel album a débuté à Buenos Aires…

Personne ne m’y connaît et je ne connais personne, c’est une bonne chose pour commencer à écrire. J’ai fait le tour de la ville à pied, pendant une semaine. C’était la meilleure façon de m’imprégner des sons, des odeurs, des différentes langues de cette ville cosmopolite. Fatigue ou pas, j’allais voir tous les soirs des trucs, des concerts, du théâtre… Noir Tango est inspiré d’une espèce de son très puissant d’un concert auquel j’ai assisté. Cela se passait dans un hangar où un collectif se produit régulièrement. C’est une ville qui a beaucoup souffert sous la dictature. Il faut avoir beaucoup de respect pour elle, il ne faut pas se permettre des jugements hâtifs. Elle est en rupture de ban, comme New York le fut à une époque, en déficit. J’ai beaucoup parlé avec des Porteños [en français, les Portègnes, les habitants de Buenos Aires] : des journalistes, des historiens, des poètes. J’ai senti une sorte de lassitude chez eux. C’est pour cela que je dis que les Porteños sont élégants et cultivés, mais fatigués. C’est la ville au monde où il y a le plus de psychanalystes.

Vous chantez : « De toutes mes vies, la dernière est la seule qui me donne envie de marcher seul dans Buenos Aires ». Quelle est-elle, cette dernière vie ?

C’est plutôt la quatrième. Vu l’âge que j’ai… A moins de me prendre pour Jeff Bezos qui veut être immortel, mais l’immortalité, ça ne me tente pas des masses. J’ai eu une vie bien remplie, j’essaye de continuer à faire des projets. Je ne reviens pas sur mes pas, la preuve, je me garde des coins à découvrir et surtout des êtres humains à rencontrer. Buenos Aires m’a inspiré des nouvelles. Disons plutôt que ce sont des carnets de bord poétiques. Je veux garder des traces au fur et à mesure que j’avance dans mes voyages, il y a des numéros de téléphone, des pense-bêtes, deux rimes… Depuis que j’ai dit que j’avais un tas de nouvelles de trois mètres cubes, les éditeurs appellent mon agent, mais je refuse leurs propositions… Un jour viendra, quand je ne monterai plus sur scène. Si je ne suis plus capable de chanter mes chansons, je n’écrirai plus de chansons.

Vous vous exprimerez alors à travers vos récits de voyages ?

Oui, parce que je ne pourrai pas arrêter. La retraite, bon… Ça fait quinze ans que je fais du rab (rires).

Dans « Toi et moi », qui reprend une mélodie de Seu Jorge, vous écrivez au sujet de 2020 et de la pandémie : « Une année impossible que cette année-là »…

Ça, c’est pour chanter le réel du moment et passer à autre chose. Cela faisait un moment que je jouais à la guitare la musique de Seu Jorge en me demandant ce que l’on pourrait bien écrire là-dessus. Pour lui, Tive Razão, « T’avais raison », c’est une chanson d’amour. Arrive la pandémie… Je suis parti de là, de l’ingérence de ce virus dans un couple qui n’a pas l’habitude de se voir 24 heures sur 24 et manque un peu d’air.

Ce fut votre cas ?

Moi, ça allait. Avec mon épouse, on est partis à la campagne. Elle est graphiste, donc elle avait du boulot. Moi, au bout de quinze jours, j’ai pris conscience que ça allait durer, alors j’ai commencé, dans ma ferme, à chanter sur mon téléphone portable pour les gens qui s’emmerdaient. Au bout d’un moment, c’est un peu vain, parce qu’il n’y a personne. Vous savez, en concert, il y a l’énergie du public. Si vous êtes malade, ça vous soigne. Moi, je sais que, quand je boite, sur scène, je ne boite plus, et je reboite en sortant. C’est pour ça que je dis que si je ne peux plus être à l’aise sur scène, je n’écrirai plus de chansons.

Vous reprenez aussi Qui a tué Davey Moore ?, l’adaptation du Who Killed Davey Moore ? de Bob Dylan, par Graeme Allwright. Vous la chantez avec Izia Higelin, Gaëtan Roussel, Eric Cantona et Hervé. Vous ressentez une forme de familiarité envers eux ?

Izia, je la connais depuis très longtemps, j’étais un ami de son père. Gaëtan Roussel, je le croise régulièrement. Cantona, je ne le connaissais pas, mais on avait envie de se rencontrer, c’était réciproque. Tout ce que je sais de lui, ça me plaît. Il est cash et lucide.

Et Hervé ?

Je ne le connaissais pas. On m’a dit : « Il y a un jeune mec qui a un physique »… Effectivement, il un physique de sportif. Je l’ai vu sur scène dernièrement, rien qu’en un titre, je me suis dit « ah ouais d’accord ». C’est dance around the machine : il danse autour de la machine, comme s’il avait un rapport physique avec son clavier et ses boîtes à rythmes. Il aurait pu faire de la boxe, il a l’allonge qu’il faut et physiquement, il tient.

Pour Je tiens d’elle, écrit et chanté avec les frères Herrerias du duo Terrenoire, ce sont vos racines communes stéphanoises qui ont créé le lien ?

Je les ai rencontrés chez un ami commun. On a bu des bouteilles de vin et on s’est dit qu’on pouvait bosser ensemble. On a beaucoup parlé de notre ville. Pour moi, Saint-Etienne a toujours été là. A votre avis, pourquoi ai-je intitulé un de mes disques Le Stéphanois ? C’était de la provoc’, c’était à un moment où la ville n’allait pas bien, l’équipe de foot grimpait mais les entreprises fermaient, dont celle où je travaillais. Les grands-parents de Raphaël et Théo Herrerias étaient mineurs de fond. On n’est pas nostalgiques, mais il y avait tout une nappe de souvenirs. Je n’aurais pas imaginé écrire sur Saint-Etienne sur cet album. C’est grâce
au duo Terrenoire. J’y parle de ma première guitare offerte par ma mère, je n’aurais jamais pensé mettre ça dans une chanson. Ce morceau est un dialogue à trois. On l’a réussi.

Sur Beautiful Days, vous dites que « Le Président ment ». Cela va mieux en le chantant ?

Je chante qu’il ment, dément effrontément. Je trouve que le terme effrontément lui va bien. Cette chanson n’est pas un pamphlet. Le texte ne s’applique pas qu’au président, mais à tout un tas de technocrates dont on a l’impression qu’ils sortent tous de la même boîte, impeccables, avec la rhétorique du vainqueur en disant « C’est le nouveau monde ». Sauf que pour tuer l’ancien monde, c’est pas de la tarte (rires). Je dis « beautiful days », avec ces violons qu’on a voulu proches des arrangements sublimes de Tony Benett ou de Franck Sinatra, parce que c’est un peu « Fermez les yeux, votez pour moi… » Il y a toujours en France une espèce d’état étrange avant les élections. Même les plus rétifs et intelligents vont prendre un cheval. A un moment donné, il y a un peu d’hypnotique. Ils veulent oublier. Dans Beautiful Days, il y a de l’ironie, mais je n’ai pas voulu faire ricaner, cela ne me plaît pas beaucoup.

« Je croise de plus en plus la haine, la peur, la mort, (…) ça devient l’habitude », chantez-vous. Cette année présidentielle vous fait peur ?

La haine, la peur, la mort, c’est surtout sur le Net. Cela passe rapidement à l’insulte, à l’injure. On dirait qu’il n’y a plus de possibilité de dialogue, de nuance. C’est noir ou blanc. Ils pensent en rond et répètent tout le temps la même chose. Les algorithmes vont les brancher uniquement avec les mecs qui pensent de la même manière. C’est là où on devient une société monolithique. Des blocs. La haine, pourquoi ? parce que tout le monde a peur en fin de compte. Le discours de « monsieur Eric » est basé sur la peur.

Dans les années 1980, à François Mitterrand qui vous demandait ce que vous faisiez…

J’avais répondu « Je chante des causes perdues sur des musiques tropicales »…

Vous feriez la même réponse aujourd’hui à Emmanuel Macron ?

Il ne me poserait pas la question. Mitterrand, les artistes, ça l’intéressait. Donc, effectivement, quand je l’avais croisé, il m’avait demandé « Vous faites quoi en ce moment ? » Je revenais du Nicaragua. Je lui ai dit que je chantais des causes perdues sur des musiques tropicales. Il m’a répondu que cela ferait un très bon titre [Bernard Lavilliers a intitulé son album sorti en 2010 Causes perdues et musiques tropicales]. C’est une véritable anecdote. Il y avait une culture de fond chez Mitterrand, il était assez proche de la littérature, des artistes en tout cas. Je ne crois pas que l’autre me poserait ce genre de questions. Il est trop « mode », Emmanuel Macron. Je ne pense pas qu’il soit un mec féru de ce que je fais. Il doit me trouver trop vieux, je suppose.

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