« Presse Start », ou l'âge d'or des magazines de jeux vidéo en France

« Pour cause de déménagement (et potentiel divorce), je suis obligé de me débarrasser, la mort dans l’âme, de ma collection de  magazines Consoles +.» Marche aussi avec Tilt, Génération 4, Player One, Joystick, Joypad… Vous avez déjà vu passer ce genre d’annonce sur les réseaux sociaux, et vous avez hésité à répondre que c’est bon, vous les prenez tous. Alors même que vous les avez déjà ces magazines, dans un carton, au grenier, chez vos parents. Vous savez qu’ils sont là, ces vestiges d’une époque où le jeu vidéo ne se jouait pas seulement sur console, mais se lisait également sur papier. Le livre Presse Start (joli), édité par Omaké Books et écrit par Boris Krywicki et Yves Breem, sort vendredi et revient sur 40 ans de magazines de 
jeux vidéo en France.

« Les magazines incarnaient le jeu vidéo dans les années 1980-1990 »

« Internet n’existait pas et l’information transitait par le papier, raconte Boris Krywicki. Les joueurs et joueuses s’informaient, rêvaient et vivaient un peu par procuration grâce à ces magazines. Même si on n’était pas équipé, on avait les tests, les mises en page très colorées, très généreuses en illustrations. Avec parfois une demi-page de texte pour trois-quatre pages de captures écrans. Les magazines incarnaient vraiment le jeu vidéo dans les années 1980 et surtout 1990. » Mais ce n’était pas une spécificité française, la presse jeu vidéo a joué le même rôle au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et bien sûr au Japon. « Même si les magazines japonais sont plus traditionnellement dans une célébration de l’industrie, ajoute le chercheur à l’Université de Liège, là où les titres français aiment chercher la petite bête, comme Canard PC ou Gamekult. »

Une liberté de ton, à la limite de l’irrévérence

Peut-être héritière d’un certain esprit Metal Hurlant, la presse jeu vidéo française jouissait d’une liberté de ton, à la limite de l’irrévérence, et donnait l’impression au lecteur de faire partie de la bande. « Hebdogiciel, par exemple, s’est fait connaître comme le Charlie Hebdo de la micro-informatique, avec des titres comme “Commodore nous a pris pour des cons” et des procès à la clé, explique Boris Krywicki. Le magazine n’a duré que quatre ans, de 1983 à 1987. » Les magazines des années 1980 ne sont d’ailleurs pas entièrement consacrés au jeu vidéo, mais également à l’informatique et sa variété de pratiques. « Le pionnier Tilt s’intéresse à plein de sujets, et a des rédacteurs plus âgés que la génération d’après, qui apprécient le jeu vidéo mais viennent d’autres milieux, sont médecins, professeurs… »

Des journalistes passionnés… de 16 ans !

Avec l’arrivée des consoles dans les salons, la presse jeu vidéo française connaît son âge d’or. A l’image du jeune âge des journalistes ? « Les équipes rajeunissent, sont moins professionnelles, commente l’auteur de Presse Start. Certains débutent encore adolescents, à 16 ans. Ils sont des passionnés avant tout. » C’est aussi l’âge d’or des tests et des sacro-saintes notes. « Les notes sont toujours un enjeu aujourd’hui, et une excellente moyenne sur l’agrégateur Metacritic peut débloquer des bonus financiers pour les équipes de développement. Mais c’est vrai qu’à l’époque, tous les magazines ou presque adoptent la note en pourcentage. Avec, selon moi, une valeur moins analytique que célébratrice. La note n’était là que pour être explosée, pour mettre des étoiles dans les yeux, jusqu’au célèbre 150 % de Donkey Kong Country
dans Consoles+.»

Des rédactions masculines, un humour sexiste

Le livre Presse Start n’oublie pas non plus que derrière l’esprit bande de potes de ces magazines, se cachaient des rédactions quasi 100 % masculines, avec toutes les dérives que cela pouvait impliquer. « Il y avait un vrai souci de présentation des femmes, que ce soit les équipes ou dans les jeux, ainsi qu’un humour sexiste, voire toxique, rappelle Boris Krywicki. On ne pouvait pas faire l’impasse dessus. Il fallait voir le traitement de Lara Croft et ses “attributs” ou les comptes rendus de l’E3 et leurs encadrés sur les hôtesses, avec galeries photos et légendes déplacées. »

Si les rédactions se sont féminisées, certains comportements problématiques perdurent. « De manière générale, la légitimité des journalistes est remise en cause par les lecteurs, on remet en cause la note, on dit qu’on aurait fait mieux. Mais quand le journaliste est une femme, qui plus est jeune, c’est encore pire. » Il y a un soupçon d’incompétence, des campagnes de dénigrement, voire de harcèlement. Encore en 2020.

La fin d’une époque

Alors que, par exemple, les titres historiques de la presse cinéma (Les Cahiers, Positif, Mad Movies, Première…) existent toujours, les Tilt, Consoles +, Player One et autre Joypad ont tous disparu. « Il y a une très grande concentration de la presse jeu vidéo dans les années 2000 autour du même éditeur, Future France, devenu ensuite Yellow Media puis M.E.R.7., détaille l’auteur. Ils rachètent beaucoup de magazines, et pour optimiser les coûts, les rédacteurs écrivent pour plusieurs titres, qui perdent en singularité et deviennent interchangeables. » Les lecteurs partent, sur Internet, et l’éditeur disparaît, non sans laisser, précise Boris Krywicki, une grande liberté aux journalistes sur la fin. « Les derniers Joypad, par exemple, sont de grande qualité, mais il était trop tard. »

Le début d’une autre

Aujourd’hui, Boris Krywicki ne voit pas le support, Web ou papier, comme une caractéristique prégnante pour déterminer les évolutions du milieu : « La presse papier vit une crise de la distribution, avec les déboires de Presstalis, mais la presse en ligne connaît l’effondrement des recettes publicitaires. Les deux ont ainsi besoin de trouver des solutions, comme l’abonnement premium à la Gamekult ou encore le financement participatif. Si l’avenir économique est en question, en termes de qualité, il y a une vraie richesse et différentes propositions. Avec d’un côté l’approche grand public, consommateurs, d’un Jeuxvideo.com ou d’un Jeux Vidéo Magazine, de l’autre, une approche plus originale, une prise de distance, chez Canard PC ou JV Le Mag. » Il ne s’agit plus de suivre forcément l’actualité, mais de miser sur l’humain, sur ce qui est périphérique aux jeux, avec des reportages, des enquêtes… Et donc non seulement jouer aux jeux vidéo, mais également vivre le jeu vidéo.

En complément de Presse Start, n’hésitez pas à faire un tour sur
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