Rencontre avec Mamoru Hosoda, un conteur des temps modernes

BELLE, sorti le 29 décembre dernier, est le nouveau chef-d’œuvre du réalisateur japonais Mamoru Hosoda, également connu pour Ame et Yuki, les enfants loups ou encore le Garçon et la Bête.  

Vous n’avez pas pu passer à côté : BELLE, le nouveau film de Mamoru Hosoda, est sorti fin décembre dans les cinémas français. Véritable interprétation du conte de La Belle et la Bête, le film met en avant le passage à l’âge adulte, mais s’avère également être une critique de notre société et de ce qu’elle semble devenir. À l’occasion de cette sortie, nous avons eu l’opportunité d’échanger avec Mamoru Hosoda et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il prend la place d’artiste dans la société très au sérieux ! Attention, si vous n’avez pas encore eu l’occasion de voir le film, cet article peut contenir des spoils. Néanmoins, nous vous recommandons chaudement d’aller voir le film.

Une réinterprétation moderne du célèbre conte de La Belle et la Bête

À l’occasion du festival de Cannes, Mamoru Hosoda avait déjà donné de nombreuses interviews au cours desquelles il revenait justement sur l’essence du film. Car le réalisateur ne s’en cache pas : il a cherché à réinterpréter mais surtout à moderniser le conte de La Belle et La Bête. Il porte beaucoup d’affection aux interprétations de Jean Cocteau de 1946 et de Disney de 1991. Pour autant, les deux films étaient le reflet de leur époque respective et lorsqu’il a lancé le projet de BELLE, il voulait justement actualiser cette histoire d’amour qui a fait rêver plusieurs générations. Il explique très justement que, dans chacun des deux films, le personnage féminin de Belle est moins profond, moins travaillé que la Bête, qui elle, est pleine de tourments.

De plus, la Bête possède un véritable double visage qui permet justement d’apporter de la profondeur au personnage. En réinterprétant à sa façon ce classique, Mamoru Hosoda s’est particulièrement intéressé à cette dualité qui lui plaisait énormément. Estimant que le personnage de Belle de Jean Cocteau ou de Disney ne correspondait plus réellement à notre époque, il a cherché à apporté de la profondeur à son personnage féminin principal Suzu. Au cours des années l’image de la femme a évolué, et il était important pour lui que son film participation à la mise en lumière de cette évolution. Et au final, tout comme le personnage de la Bête, le personnage de Suzu a non seulement une double vie et un double visage mais également de nombreux tourments, de nombreuses interrogations qui lui permettent d’avoir une profondeur plus intéressante.

Je souhaitais offrir au personnage de Belle le double visage que l’on retrouve chez la Bête, et ainsi lui apporter plus de profondeur – Mamoru Hosoda

Devenir adulte n’est facile pour personne

Contrairement aux deux films cités précédemment où le passage à l’âge adulte est moins direct, BELLE est également une véritable mise en lumière du passage à l’âge adulte de Suzu. À l’image de son héroïne, Mamoru est passé par quelques souffrances avant de devenir adulte, il le dit lui-même. Il se demandera même s’il est seulement réellement devenu adulte ? Car oui, au final, qu’est-ce qu’être adulte ? Lorsqu’il a commencé à travaillé sur le film, le réalisateur tenait à avoir un personnage féminin qui ait perdu énormément de choses et qui soit devenu timide par les forces des choses, comme pour se faire une carapace de protection.

Et c’est justement ce qu’on retrouve dans le personnage de Suzu. Elle a perdu ce qui, lorsqu’elle était enfant, consistait tout son univers sans forcément comprendra la raison de cette perte. Perdue, Suzu s’est alors refermée sur elle-même pour se protéger et éviter d’être à nouveau ou davantage blessée. Suzu va même aller jusqu’à se brider inconsciemment. C’est le vécu de Suzu et son incompréhension face au drame qu’elle a vécu qui ont permis à Mamoru Hosoda de lui apporter une forte authenticité. C’est d’ailleurs lors de son arrivée dans l’univers alternatif de U que Suzu va réussir à surmonter l’un de ses traumas. Et alors que dans les interprétations de Jean Cocteau et Disney le personnage va se découvrir grâce à un homme, ce qui est représentatif d’une époque féodale, Mamoru Hosoda a plutôt cherché à faire en sorte que le personnage de Suzu se découvre par lui-même et que son évolution ne soit le résultat que de ses propres choix plutôt que de ceux d’une tiers personne.

BELLE est aussi une critique de notre société

À sa façon, Mamoru Hosoda a également cherché à critiquer la société dans laquelle nous vivons et surtout ce vers quoi elle semble se diriger. Les violences faites aux enfants sont justement l’un des sujets que BELLE aborde. Le réalisateur japonais fait partie de cette génération d’enfants pour qui les corrections physiques étaient extrêmement fréquentes. En France, c’était toujours le cas il y a quelques années, jusqu’à ce que le gouvernement décide d’interdire la très polémique fessée, considérée désormais comme un véritable sévice corporel. Et bien que certaines personnes puissent regretter cette époque, ce n’est absolument pas le cas de Mamoru Hosoda, qui est également à l’origine du film Miraï, ma petite sœur, qui voit plutôt d’un bon œil ces évolutions sociales.

Je ne suis pas nostalgique de l’époque où il était courant d’user de la violence sur les enfants – Mamoru Hosoda

De son point de vue, certains sujets sont particulièrement tabous dans le cinéma. On ne les aborde pas réellement, on ne fait que les survoler alors qu’il est important d’en parler. Pour Mamoru Hosoda, c’est le rôle des artistes de changer les mentalités et de traiter ces tabous. Cela permet justement de créer le débat et donc l’échange d’idées. Il explique justement que la violence sur les enfants est un sujet dont il a toujours voulu parler. Et il a remarqué que, bien que tout le monde connaisse l’existence du problème, c’est à l’occasion des confinements liés au COVID que les gens ont semblé ouvrir les yeux et réaliser que la violence infantile était plus courante qu’on voulait bien l’admettre. En abordant le sujet dans BELLE, Mamoru Hosoda avait pour objectif de ne pas juste évoquer le problème mais de mettre en lumière les jeunes en souffrance.

Le réalisateur est allé plus loin en expliquant qu’au Japon, la violence infantile n’est pas exclusive au milieu familial mais est également extrêmement présent dans le système scolaire. En effet, au Japon, le harcèlement scolaire est beaucoup plus courant qu’en France. Cela s’explique par l’existence d’une véritable hiérarchie entre les élèves, que l’on retrouve peut-être à moindre échelle chez nous. Mamoru Hosoda a une certaine vision du problème. D’après lui, on ne peut pas réellement attendre des institutions qu’elles interviennent dans ce genre de situation. Elles sont en effet soumises à trop de procédures pour que leur intervention soit réellement efficace et il faudrait un changement radical pour que cela change.

Seuls ceux qui ont vécu peuvent aider ceux qui vivent une forme de violence – Mamoru Hosoda

Hosoda poursuit en expliquant que personne ne peut réellement comprendre la souffrance endurée par un individu. Même pour une personne ayant vécu une situation similaire, c’est compliqué. Selon lui, seuls ceux qui ont vécu ont le pouvoir d’aider ceux qui vivent une situation violente (psychologiquement ou physiquement). Il explique qu’à travers Suzu, mais également à travers les personnages de Kei et Tomo, il a voulu créer une lueur d’espoir pour ceux qui sont en souffrance. En effet, Suzu, le personnage principal du film BELLE, est une adolescente en souffrance et c’est une autre version d’elle-même qui va lui permettre de se sauver. Au final, BELLE s’avère être bien plus qu’une interprétation et une modernisation du conte de La Belle et La Bête et l’histoire créée par Mamoru Hosoda est un véritable cri du cœur à ceux qui souffrent ou ont souffert.

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