Sandrine Kiberlain : « Toute ma vie a été bousculée par les rencontres que j’ai pu faire »

Ce mercredi, Sandrine Kiberlain revient sur le grand écran avec une comédie 2.0 signée Bruno Podalydès, « Les 2 Alfred ». Rencontre.

Ils avaient collaboré une première fois ensemble dans « Comme un avion » et réitèrent l’expérience cinq ans plus tard. Pour son film « Les 2 Alfred » – présent dans la sélection officielle de Cannes 2020, Bruno Podalydès fait une nouvelle fois appel à Sandrine Kiberlain et nous plonge dans ce qui pourrait être le monde de demain. À quelques exceptions près. L’histoire ? Celle d’Alexandre, un père de famille qui dispose de deux mois pour prouver à son épouse qu’il peut reprendre sa vie en main. Alors, lorsque l’occasion de se replonger dans la vie active se profile, il fonce. Quitte à se retrouver larguer dans une start-up hyperconnectée et omettre volontairement d’évoquer l’existence de ses enfants. Une aventure rocambolesque et poétique portée à l’écran par les frères Podalydès et Sandrine Kiberlain, qui prête ici ses traits à Séverine, une supérieure intraitable, sans vergogne mais irrésistiblement attachante. Avec « Les 2 Alfred », l’actrice césarisée confirme son talent et réaffirme son goût pour les rôles à contre-courant. Confidences. 

ELLE. Cinq ans après la sortie en salles de « Comme un avion », l’envie de retrouver Bruno Podalydès dans « Les 2 Alfred » s’est tout de suite imposée à vous ?

Sandrine Kiberlain. J’aime l’univers de Bruno et j’avais envie d’aimer celui-ci. Mais il n’y a toujours rien de moins sûr lorsqu’on commence à lire un scénario. Je brûlais d’impatience de le découvrir et de voir ce qu’il voulait que je fasse. J’ai adoré l’idée de ce personnage qui évolue dans l’histoire et qui passe pour une vraie antipathique, carriériste, border et intraitable au début du film. On s’aperçoit très vite que c’est pour masquer une peur. Une peur très réaliste de ne pas garder son travail parce qu’elle frôle la cinquantaine et qu’elle est talonnée par les plus jeunes. Et puis parce qu’on lui demande de mentir sur ce qu’il y a de plus essentiel dans sa vie, c’est-à-dire le fait d’avoir des enfants. Je trouvais toutes les idées géniales et je trouvais que c’était une façon de parler de ce qu’on vit. L’air de rien. De la cruauté que l’on peut vivre tout en ayant des éclats de rire puisque les situations prêtes à rire. Et c’est vraiment la force de Bruno. Et puis, c’est un film que j’ai eu envie de faire parce que mon personnage évolue au contact des autres. Je ne m’attendais pas à ce que ça ait une résonance encore plus forte aujourd’hui. Je pense que l’on est tellement transformé par les autres. Moi, toute ma vie a été bousculée par les rencontres que j’ai pu faire. C’est les rencontres qui m’ont changée et m’ont fait grandir. C’est par ces rencontres-là que j’ai évolué et là dans le film, ils redeviennent eux-mêmes et s’apaisent entre eux. En ce rencontrant, ils ne sont plus seuls et se déploient. Le film est plein d’espoir et je trouve que c’est toujours agréable aujourd’hui de faire des films qui arrivent à critiquer quelque chose tout en nous donnant une once d’espoir.

ELLE. Votre personnage peut avoir ce côté très strict et antipathique et de l’autre, se révéler doux et attachant lorsqu’il s’ouvre aux autres. Est-ce qu’il y a une part de vous dans ce personnage ?

S.K. Il y a de moi dans mes gestes, dans mes mots, dans ma voix et tout ça. Comme Séverine, il y a des moments où je peux faire bonne figure, à certaines occasions je peux masquer certaines choses. Mais je n’ai jamais été au bord de la crise de nerf comme elle, ou je n’ai jamais été border comme ça parce que je n’en ai jamais eu l’occasion. Ce n’est pas mon tempérament mais je peux avoir comme elle des façons de ne pas oser. Je veux dire, si Séverine dès le début avait eu moins peur ou osait plus dire les choses simplement, elle passerait moins par toutes ces émotions – et ce serait moins intéressant pour le film – mais moi dans la vie je peux avoir des moments comme ça. C’est-à-dire des moments où je préfère me taire plutôt que de blesser. Je fais un peu l’impasse sur des choses. Mais je suis plus proche de la deuxième Séverine. La Séverine de l’après. Celle qui rentre dedans (…) J’ai aussi quasiment le même âge qu’elle, j’ai une fille qui a presque l’âge de sa fille donc je connais ce qu’elle traverse au niveau de la relation mère-fille. 

ELLE. Il y a « Les 2 Alfred » mais il y a aussi le film « Mon Bébé » ou « Quand on a 17 ans », dans lesquels vous jouez aussi une mère de famille. Est-ce que cela vous renvoie forcément à votre propre rôle de mère ?

S.K. On met toujours une part de sa vie personnelle et puis on met une part du personnage. On se sert de ce qu’on a traversé, de ce qu’on a observé, de ce qu’on est soi-même mais aussi de ce qu’on a observé autour de nous. Des mères que l’on a pu voir, dans des catégories sociales qui ne sont pas les mêmes. La mère de « Mon Bébé » n’est pas du tout la même que celle d’André Téchiné et que celle que je joue dans « Les 2 Alfred ». C’est ça la joie d’être actrice. Moi je suis la mère que je suis dans la vie, et puis j’en suis d’autres au cinéma. La vraie mère, c’est celle de ma fille mais dans les films, c’est l’occasion d’en être une autre. Je pense que je fais ce métier pour ça d’ailleurs. Pour pouvoir aller raconter d’autres histoires que la mienne et m’inspirer de ce que je suis mais aussi des réalisateurs avec qui je tourne. Des réalisateurs qui m’offrent des personnages que je n’aurais peut-être jamais rencontré dans la vie et que je n’aurais jamais pu imaginer interpréter et qui me font justement aller vers des recoins et des choses de moi que je n’imaginais pas forcément.

ELLE. On pense aussi à votre rôle dans la dernière saison de « Dix pour Cent », qui est radicalement opposé à celui de Séverine. Est-ce que c’est aussi ça qui vous plait avec le cinéma ? Pouvoir jongler avec des rôles radicalement opposés, quitte à faire preuve d’autodérision parfois ?

S.K. Oui complètement et puis l’autodérision c’est très drôle à faire. Je pense que les choix qu’on fait sont très déterminants pour une actrice. Moi cela m’amuse de me surprendre et en me surprenant, j’espère pouvoir surprendre les autres. J’aime passer d’un registre à l’autre et de ne jamais m’installer dans un seul. Il y a des acteurs que j’aime beaucoup qui jouent toujours sur le même registre, qu’on reconnaît d’un film à un autre. Moi ce que j’aime, c’est varier les plaisirs. Avec la série « Dix pour cent », je trouvais que cela donnait l’occasion de se moquer ou de forcer un peu le trait de ce qui serait une actrice dans l’inconscient collectif. Et c’est rarement la vérité d’ailleurs. Moi j’ai une vie complètement normale et j’oublie que je suis actrice dans la vie. Ce qui me faisait beaucoup rire c’était les coups de foudre, les impulsions d’une actrice qui, d’un seul coup, veut se lancer dans complètement autre chose et comme elle y croit, elle se donne à 100%. Alors que dès le départ, on comprend qu’elle n’est pas faite pour ça. Mais elle va au bout de son idée et la mauvaise foi qu’elle va avoir est très drôle. Moi dès que c’est drôle, sincère et que ce n’est pas gratuitement drôle, c’est un plaisir de jeu génial.

Vidéo: Deuil périnatal : “il ne faut pas avoir peur d’en parler” (Dailymotion)

ELLE. « Les 2 Alfred » évoque une société ultra connectée qui a parfois tendance à se déshumaniser. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

S.K. Ce qui est génial dans le film, c’est qu’il nous montre ce que serait la société idéale et finalement, tout se casse la gueule. On se rend compte que rien ne vaut l’humain et moi je suis de ce côté-là. Je suis encore à écrire mes lettres à la main donc c’était drôle pour moi de jouer Séverine qui soi-disant, maîtrise tous les termes et toutes les fonctions technologiques. En plus, le film parle de ça au moment où on en a eu besoin. Moi j’ai parlé à ma mère par FaceTime et heureusement, mais il y a toujours une limite à ne pas franchir. Mais cette limite, je pense que c’est l’une des vertus de ce Covid-19. On se reconnecte à l’essentiel qui a quand même été ce dont on a été privé. Le contact humain, le visage des gens, le sourire de quelqu’un, le plaisir d’être ensemble. Ce qu’on vit aujourd’hui nous montre que sans les autres, sans le contact, sans tout ça, c’est la fin. Tout ce qu’on fait, c’est soit pour faire plaisir aux autres, soit donner du plaisir aux autres, soit se confronter aux autres. C’est primordial.  






© Fournis par ELLE
DSC04293©afbrillot

« Les 2 Alfred » ©Anne-Francoise Brillot-Why Not Productions

ELLE. Le film met aussi en lumière la difficulté à jongler entre vie professionnelle et personnelle, surtout lorsqu’on a des enfants. Une expérience que vous avez personnellement vécue ?

S.K. Être actrice n’est pas simple lorsque vous avez des enfants et une vie de famille. Mais je pense que l’on peut tout gérer et qu’il n’y a pas de règle, pas de méthode. Je réagis souvent à l’impulsion ou à l’instinct pour ce qui est de cet ordre-là. Il m’est arrivé de refuser des films quand on me disait « mais tu es folle, il faut le faire » – le verbe « falloir » ne veut rien dire dans ce métier – parce que je voulais voir grandir mon enfant ou parce que je voulais profiter de l’histoire que je vivais ou parce que je voulais déménager. On met nos priorités là où on veut et là où on peut. Lorsqu’on a confiance en ce qu’on fait et dans la façon dont on le fait, tout devient gérable. Il faut être sincère au moment où on fait les choses. Il ne faut pas faire les choses « par peur de ». 

ELLE. Avec du recul, referiez-vous les mêmes choix tout au long de votre carrière ?

S.K. Oui, parce que c’est moi et parce que je ne regrette rien. Même lorsqu’il y a eu des choses plus difficiles, j’ai beaucoup appris. Cela a mis en valeur toutes les chances que j’avais. Il y a beaucoup de metteurs en scène vers qui je serais allée et qui sont venus vers moi, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de hasard parfois. Qu’on dégage quelque chose. Des messages secrets qui sont assez merveilleux et qui voyagent vers un metteur en scène. Quand ils nous voient dans un film et qu’ils ont l’idée de faire autre chose. Ou en fonction des choix qu’on fait, ils vont nous imaginer vers quelque chose qu’ils n’avaient pas deviné. Je referais bien quinze fois la même vie. En tout cas, j’en profite parce qu’on sait que c’est un passage. 

ELLE. Qu’avez-vous envie de dire à la jeune Sandrine Kiberlain qui débutait dans « Les Patriotes » ?

S.K. Qu’elle a bien de la chance d’être prise dans un film aussi attendu [rires]. Je me souviens, il sortait après « Un monde sans pitié » donc c’était comme entrer par la grande porte. Et je lui dirais ce qu’on m’a dit plusieurs fois, des mots de professeurs ou de partenaires que je garde et que je juge très précieux : de rester soi-même. De ne pas essayer de correspondre à quelqu’un. C’est un métier tellement subjectif que la seule chance qu’on a de pouvoir le faire longtemps, de pouvoir faire rire ou pleurer les gens ou que les gens nous gardent dans leur inconscient collectif, c’est d’être là pour les bonnes raisons. D’aimer ce qu’on fait et de rester soi-même le plus possible. Ce sont nos différences qui vont faire la différence. 

ELLE. C’est un conseil que vous donnez aussi à votre fille Suzanne, qui fait ses débuts dans le cinéma à seulement 21 ans et qui semble bien partie pour suivre vos traces ?

S.K. J’ai dû l’élever là-dedans mais c’est elle qui vous répondrait mieux que moi. En tout cas, elle se donne les moyens de réussir ce qu’elle a dans la tête et c’est très bien. Je suis très contente pour elle.

« Les 2 Alfred », à découvrir en salles le 16 juin.

Source: Lire L’Article Complet