"The Crown" : que vaut la saison 3 ?

Disponible sur Netflix le 17 novembre, la 3e saison de "The Crown" s’offre un casting flambant neuf, pour une intrigue effilée au long des années 70, turbulentes pour Buckingham, entre antiroyalisme et effondrement social. Pari réussi.

Un an et demi qu’on l’attendait. Le 17 novembre, jour de la Sainte-Elisabeth, Netflix dévoilera la troisième saison de l’une de ses séries fétiches : The Crown, avec dix nouveaux épisodes. Cette série historique relate le règne et la vie privée d’Elisabeth II. Les deux premières saisons ont mis en scène son accession précipitée au trône, et sa prise en main progressive d’un poste à la fois envié et répudié. 

Dans cette troisième saison, Netflix réalise un énorme bond dans le temps : direction les années 70, et pour cela, un nouveau casting. Exit Claire Foy dans le rôle principal, c’est Olivia Colman, Oscarisée pour La Favorite, qui reprend le rôle d’Elisabeth II, tandis que Tobias Menzies incarne son époux, le prince Philip, à la place de Matt Smith. Verdict (avec quelques spoilers).

Le premier épisode, voire également le deuxième, demandent un certain temps d’adaptation. Changer du tout au tout son casting pour coller à la chronologie et au vieillissement des personnages était un pari risqué pour Netflix, et du jamais-vu dans une série. 

La passation a lieu dès la première scène, qui avait été révélée dans la bande-annonce. On voit Elisabeth II, désormais âgée d’une quarantaine d’années, contempler une nouvelle pièce de monnaie à son effigie. De profil, un léger double menton se dessine, sa bouche tire vers le bas. À côté, le portrait d’elle plus jeune qui avait inspiré la première pièce de son règne, où il s’agit cette fois de Claire Foy. Le temps a passé, et si la reine a l’air de chercher à se reconnaître, elle accepte ces conséquences du vieillissement avec la même ironie, so british, qui la caractérise depuis sa jeunesse. 

Alors comme elle, il faut l’accepter et aller de l’avant. D’autant qu’Olivia Colman excelle dans son rôle, même si la ressemblance physique avec la cheffe de Buckingham n’est pas non plus frappante. Digne, marchant déjà légèrement de travers, la mine la plupart du temps grave et inquiète, parfois souriante, elle dégage une aura calme, loin des effusions des débuts, où elle avait tout à apprendre sur le tas, alors que son père, roi, mourrait bien plus tôt que prévu. 

Elisabeth II maîtrises les dossiers politiques, sociaux, économiques, diplomatiques. Même l’antiroyaliste Harold Wilson, élu Premier ministre dans le premier épisode, comprend vite qu’il a affaire à une interlocutrice avisée, qui ne compte pas se laisser impressionner par sa rhétorique. Tout comme avec Winston Churchill, Elisabeth II développe une complicité et un respect mutuel avec ce nouveau chef de gouvernement, d’autant plus touchante que tout semble d’abord les opposer.

Cette nouvelle Elisabeth II affronte le lot de remises en questions portées par les années 70. Le Royaume-Uni s’enfonce dans la crise économique et financière, sous le regard alarmé de la reine, consciente des limites de son pouvoir. Même si elle est très bien renseignée, les apparats la tiennent inévitablement à l’écart, et chaque coup dur écaille les dorures pompeuses de son palais.

The Crown demeure passionnante en faisant jouer aux Windsor un numéro d’équilibristes permanent. Ils sont censés incarner le pouvoir “suprême”, mais sont à la tête d’une monarchie parlementaire. Toujours dénuée d’ambitions personnelles, Elisabeth II se porte garante ultime de la Constitution, et de la démocratie, mais elle se laisse parfois, aussi, rêver d’une autre vie.  

Comment réagir face à la colère qui gronde ? Le troisième épisode de la série, le plus prenant et le plus émouvant, revient sur la catastrophe d’Aberfan. Le 21 octobre 1966, un écoulement de charbon tue 116 enfants d’un petit village, et met à jour les conditions de vie dangereuses de la classe ouvrière, qui ne se sent pas considérée.

J’ai toujours été persuadée d’avoir un problème

Face à l’injustice, Elisabeth II traîne des pieds, persuadée de ne pas avoir sa place au milieu des cadavres d’enfants. Une erreur qui lui sera longtemps reprochée, et qui permet à The Crown d’explorer la psychologie de la reine. “J’ai toujours été persuadée d’avoir un problème”, confie-t-elle honteusement à Harold Wilson, alors qu’elle n’a pas réussi à verser une seule larme, en plein état dissociatif. Dans ses yeux, on croit voir à nouveau la jeune femme écrasée par la lourdeur de son statut. 

D’autant qu’en-dehors de Buckingham, le monde avance à toute vitesse, et dépasse les Windsor. Un épisode consacré aux premiers pas sur la Lune analyse ainsi la crise de milieu de vie du prince Philip, qui a renoncé à contre-coeur à sa carrière d’aviateur.

Moins fougueux que dans les deux premières saisons, où les débuts de son mariage ont été marqués par ses infidélités et fuites, le prince est rentré dans les rangs sans perdre de sa verve. Mais l’exploit des trois astronautes américaines met à jour son ennui profond.

Cet épisode fin est porté par Tobias Menzies, qui parvient à susciter l’empathie envers ce prince souvent insupportable. Il a aussi le mérite de montrer que les hommes ont besoin d’échanger sur leurs sentiments pour se sentir moins seuls. Des considérations qui résonnent avec notre réévaluation collective actuelle, nécessaire, de la masculinité.

Intelligente, Elisabeth II sait quand elle doit partager le pouvoir pour laisser ses proches briller, et combler leurs egos. Mais c’est non sans anxiété que la reine laisse sa soeur, la turbulente et torturée princesse Margaret, mener un dîner crucial avec le nouveau président des États-Unis.

Helena Bonham Carter se glisse avec délice dans la peau de cette soeur si frustrée d’être la cadette, qui aurait rêvé de monter sur le trône, persuadée qu’elle aurait excellé d’avantage que sa sérieuse grande soeur. Cette saison 3 suit sa descente aux enfers, alors que son mari s’éloigne toujours plus, et qu’elle tente de trouver un sens à sa vie sous les flashs des photographes.

Tantôt flamboyante, chantant au piano devant un parterre d’invités, tantôt en proie à un épisode dépressif, la princesse Margaret mène une vie toujours aussi décousue. Dans ses montagnes émotionnelles, elle réveille l’empathie d’Elisabeth, qui n’apparaît jamais aussi humaine que lorsqu’elle s’inquiète sincèrement pour sa soeur.

La colère de Margaret, qui transpose ses frustrations sur Elisabeth, sont aussi fortes que la culpabilité de cette dernière à lui avoir volé la vedette en étant, malencontreusement, l’aînée. Pour autant, Margaret dépend d’Elisabeth, la seule à supporter ses revirements incessants.

La relation des deux soeurs est l’un des arcs les plus prenants de la série, une manière d’explorer intimement les contradictions de la famille royale, qui tient à son protocole autant qu’elle s’y sent embourbée.

Elisabeth II est la reine des premières fois, le monarque le plus visible depuis son couronnement, le premier à avoir été télévisé.

Cette fois, les portails dorés de Buckingham s’ouvrent aux caméras pour un documentaire voulant filmer la famille royale dans ses moments de travail, et de détente. Mais cette famille n’a rien de normal, et comment attendre autre chose de sa part ? Alors que la presse lui tombe dessus plus fortement que jamais, le clan royal doit réévaluer sa place en tant que puissance culturelle, symbolique et diplomatique.

En ce sens, cette troisième saison est aussi celle de la transmission. Elisabeth II et le prince Philip commencent à préparer leur fils Charles à la perspective d’accéder un jour au trône. Désormais jeune adulte, le prince héritier est incarné par l’excellent Josh O’Connor, qui en fait un personnage extrêmement attachant. 

Alors que l’opinion publique l’a longtemps montré comme celui qui avait brisé le coeur de Diana Spencer, The Crown détaille minutieusement comment la monarchie l’écrase peu à peu. Le sixième épisode, Tywysog Cymru, relate les trois mois que le prince Charles passe au pays de Galles, pour apaiser les tensions dans ce territoire vindicatif. Pour ce faire, on demande à l’aîné d’apprendre les rudiments du gallois, et prononcer un discours d’union dans la langue locale. 

Maladroit mais voulant bien faire, le prince Charles se heurte aux réticences locales, rappelant, dans une moindre mesure, le harcèlement moral dont il a été victime plus jeune. Sa solitude, il l’accepte et ne s’en plaint pas, dans un sourire résigné qui déchire le coeur. Mais auprès de son tuteur, l’étudiant modèle apprend à redresser l’échine. 

Ce qui paraît comme une respiration salvatrice, alors que sa mère se force à être de plus en plus sévère avec lui. Non pas par plaisir, mais par précaution. Croyant l’endurcir, elle ne fait que le blesser et l’éloigner, dans des scènes de confrontation prenantes. 

Cette troisième saison est aussi très attendue car apparaît un personnage crucial dans la vie de Charles : Camilla Shand. Fille de famille aisée mais pas noble, cette jeune femme moderne entretient une liaison avec le prince héritier, tout en étant en couple avec l’officier Andrew Parker Bowles. Ce qui, bien sûr, n’est pas du goût des Windsor.

Si on connaît déjà l’Histoire, on prend toujours autant de plaisir de la regarder à travers The Crown, qui donne envie de trouver d’avantages d’informations encore sur la famille royale britannique. Cette troisième saison se dévore, bien que certains épisodes se révèlent moins palpitants que d’autres, et que le tout manque un peu de liant. Malgré tout, le charme opère encore. 

The Crown, saison 3, disponible le 17 novembre sur Netflix, avec Olivia Colman, Tobias Menzies, Helena Bonham Carter, Josh O’Connor

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