Usurpation d’identité : "Pour m’en sortir, je dois justifier que je suis bien moi"

  • Des victimes sommées de prouver leur identité
  • Une traumatisante dépossession de soi
  • Peurs paranoïaques et sentiment de honte
  • Que faire face à une usurpation d’identité ?
  • Quelques mesures de précautions à connaître

Quand, précisément, a-t-il perdu son passeport ? Il ne le sait pas. Cela faisait sans doute un moment déjà. Puisqu’il n’en avait pas eu besoin ces derniers mois, Abdoulaye ne s’en inquiétait pas plus que ça. Jusqu’à ce jour où le francilien qui travaille dans le social tente de se connecter à l’application de sa banque, sans succès.

Un bug ? Non, ses comptes sont gelés. Il n’y a plus accès. Au téléphone, son conseiller de la Société générale lui révèle qu’un homme s’est présenté à sa banque pour ouvrir un compte, avec l’une de ses déclarations d’impôts (une fausse) et l’une de ses fiches de paie (une fausse aussi), ainsi qu’une photocopie de son passeport (le vrai, cette fois), qu’il s’est approprié.

Des victimes sommées de prouver leur identité

Ce fut sa chance dans sa malchance : après plusieurs “succès” dans d’autres banques, l’usurpateur a fini par frapper à la mauvaise porte, à celle de la banque d’Abdoulaye, qui a été ainsi été prévenu qu’un inconnu malintentionné usurpe son identité, dans le but d’ouvrir des comptes.

C’est l’une des difficultés avec le délit que constitue l’usurpation d’identité : quand on réalise que l’on est victime, il est déjà trop tard. On peut seulement réagir : “Pour m’en sortir, je dois justifier que je suis bien moi, avec une déclaration de perte”, soupire l’interviewé. Ce qu’il fait, depuis la fraude détectée en 2014, “à chaque fois” qu’il reçoit des amendes des transports en commun, des factures impayées d’un opérateur téléphonique, des courriers de banques qui l’informent qu’un compte a été ouvert à son nom…

Pour m’en sortir, je dois justifier que je suis bien moi, avec une déclaration de perte…

Imprévisibles lettres par lesquelles il découvre que l’homme continue d’agir sous son identité. “Jusqu’à quand ?”, s’épuise Abdoulaye. Son passeport volé se périmait en 2017. Date qui signerait la fin de son cauchemar, espérait-il. “Mais ponctuellement, je reçois encore des amendes, car il utilise toujours des photocopies, et ça fonctionne”, déplore la victime de 35 ans.

Ce cauchemar est aussi arrivé à Ben* quatre jours à peine avant qu’il témoigne pour Marie Claire. À sa voix s’entend sa panique : “et maintenant, que peut-il se passer ?”. Il y a quelques jours donc, un organisme de crédit le joint pour lui indiquer qu’il doit payer 1.300 euros pour un iPhone. IPhone dont il n’est pas l’acheteur, mais qu’un usurpateur a pu acquérir grâce à sa carte d’identité qu’il a perdu… en 2013. “J’ai utilisé mon passeport pendant des années, sans penser à refaire ma carte d’identité”, confesse Ben. Selon lui, le voleur “s’active maintenant, car le document n’est bientôt plus valable”.

Une traumatisante dépossession de soi

Actions en réaction : cet agent polyvalent dépose plainte afin de pouvoir “remonter la chaîne”. Ces derniers jours, il a ainsi appris être fiché pour cinq ans au FCC (Fichier Central des Chèques) de la Banque de France. En menant son enquête, Ben vient aussi de découvrir que le fraudeur a “ouvert des crédits partout, chez Cofidis, chez Sofinco… en avril et mai dernier”.

“À chaque nouvelle preuve récoltée, je la dépose au commissariat où j’ai porté plainte”, explique-t-il. Épuisants allers-retours pour celui qui “doit tout prouver, tout justifier, alors qu’[il est] la victime”.

L’interrogé confie être “déboussolé”, “angoissé”. Angoisse partagée avec Abdoulaye quand il se met à penser que “ce cercle infernal ne s’arrêtera jamais”. Plus que de l’anxiété, les deux victimes évoquent même un “sentiment de paranoïa”. “Est-ce qu’un jour j’ai acheté ça ?”, s’est parfois mis à douter Ben, avant de reprendre confiance en lui et ses agissements.

L’usurpation est une véritable dépossession de soi. Le fait que quelqu’un se fasse passer pour nous peut installer en nous un doute, provoquer un dédoublement.

Ce sentiment de méfiance parfois démesurée, le psychologue clinicien et psychanalyste Mickaël Benyamin** le comprend : “L’usurpation est une véritable dépossession de soi. Le fait que quelqu’un se fasse passer pour nous peut installer en nous un doute, provoquer un dédoublement, voire ce que Freud nommait ‘l’inquiétante étrangeté'”.

L’expression désigne cette sensation que l’intime, ce qui nous est de plus familier, nous apparaisse soudainement étranger, effrayant. Comme un angoissant “qui suis-je ?” devant le miroir. “Comme s’il y avait un double de moi qui m’obligeait à faire de choses que je n’avais pas envie de faire”, illustre Ben, à propos de cette “dépossession”. “Devoir prouver à la justice que vous êtes bien vous renforce la confusion identitaire”, ajoute le spécialiste.

Peurs paranoïaques et sentiment de honte

Ce vol de l’intime a créé diverses peurs chez les victimes interrogées. La peur du “Que vais-je découvrir aujourd’hui ?”, mêlée à un sentiment d’intranquillité. Vous faites vos courses, par exemple, mais vous ne savez pas si votre carte bancaire va passer, à cause de cet usurpateur, véritable Damoclès. Pire, cette crainte en arrière plan que l’inconnu commette un acte répréhensible. Abdoulaye comme Ben ont tous deux évoqués cette angoisse. “En 2015, quand la France était frappée par plusieurs attentats, je pensais : ‘J’espère qu’il n’y aura pas mon visage à la télévision. J’imaginais que l’usurpateur ait pu utiliser mon passeport pour la location d’une voiture bélier'”, confie Abdoulaye, douloureusement.

Comme s’il y avait un double de moi qui m’obligeait à faire de choses que je n’avais pas envie de faire.

Un sentiment de culpabilité ou de honte, d’avoir été négligeant, d’avoir perdu ces précieux documents, peut aussi envahir les victimes. “J’ai osé en parler qu’à ma mère et mon épouse par peur du regard des gens”, confesse l’agent polyvalent. Et cette honte entraîne parfois un sentiment de solitude. Sans soutien, seule face aux créanciers qui envoient des mises en demeure ou aux services de police et leur enquête qui piétine, la victime peut se sentir extrêmement seule.

Le psychologue clinicien perçoit l’usurpation d’identité comme une forme d’harcèlement. “Mais on ne peut pas débrancher le fil ou bloquer ses appels comme si on se faisait harceler au téléphone”, raisonne-t-il. “Il faut accepter de vivre avec cette chose terrifiante”.

Pour Mickaël Benyamin, le rôle passif de la victime, qui ne peut que réagir à l’usurpation en déposant plainte, sans réellement maîtriser la situation, peut amplifier son “sentiment de persécution” et, dans certains cas, la conduire à un burn-out.

Que faire face à une usurpation d’identité ?

Depuis qu’Abdoulaye, son grand frère qui témoigne, est devenu la cible d’un fraudeur, Fily Kante, ancien juriste armé de sa formation en droit, accompagne bénévolement des victimes d’usurpation d’identité. Une cinquantaine au total.

Il se souvient par exemple d’un étudiant qu’il avait aidé. Ce dernier avait envoyé son dossier complet pour une location d’appartement à un inscrit sur Le Bon Coin. Ses fiches de paie, ses papiers d’identité et ceux de ses garants… Soit, tout ce qu’il faut, aussi, pour une demande de crédit. L’usurpation fut on ne peut plus simple pour l’inconnu malveillant derrière l’écran. Comme l’étudiant, plus de 200.000 personnes*** en France sont victimes, chaque année, d’usurpation d’identité en ligne.

L’homme de 29 ans a pointé trois problèmes : il n’existe pas de moyen de faire opposition à un document d’identité égaré, comme on peut le faire pour une carte bancaire, il n’existe pas non plus de moyen de le tracer en temps réel, comme pour un smartphone, par exemple. Et enfin, “quand on est victime d’usurpation d’identité, on s’en rend compte trop tard. Le délit est déjà commis, il ne reste plus qu’à prouver que c’est bien vous”.

En terme d’utilisations frauduleuses, je crains que rien n’évolue. Les banques n’auront pas les moyens pour calculer les données biométriques.

Alors Fily Kante a créé cette année 2021 sa société, ID Protect, “qui a pour but de mettre un terme à l’usurpation d’identité”, explique-t-il, simplement.

Il développe actuellement plusieurs solutions : une fonction géolocalisation, ou encore, la création d’une base de numéros de documents d’identité.

L’idée ? “Demander aux clients de nous confier le numéro inscrit sur leur document – et non le document entier – puis associer ces numéros à leur numéro de téléphone, pour que le client soit informé, sur son portable, en temps réel, si son document d’identité est consulté, comme un 3Dsecure lorsque l’on paie en ligne”.

Quid de la nouvelle carte d’identité, qui sera déployée à chaque renouvellement dès le 2 août 2021 ? Celle-ci contient un composant électronique, une puce similaire à celle des cartes bancaires, et promet donc une sécurité renforcée pour lutter contre l’usurpation d’identité. “Utile à la police des frontières”, selon Fily Kante, pas tout à fait convaincu. “Mais en terme d’utilisations frauduleuses, je crains que rien n’évolue. Les banques n’auront pas les moyens pour calculer les données biométriques”.

Quelques mesures de précautions à connaître

Faites l’essai : taper “passeport”, “carte vitale”, ou encore “dossier”, “candidature”, dans la barre de recherche de votre boîte mail, et vous retrouverez, en pièces jointes de courriels envoyés pour une location d’appartement ou un entretien d’embauche, les copies de tous vos documents d’identité. Fily Kante recommande d’effacer immédiatement ces mines d’or pour les usurpateurs-pirates de vos boîtes de messagerie.

Il préconise même, surtout, de ne plus envoyer de documents d’identité par Internet à une personne que vous ne connaissez pas, mais aussi, d'”apposer un filtre sur le document si vous le donner physiquement ou rayer quelques chiffres pour qu’il ne puisse être utilisé“.

Parce que certains fraudeurs cherchent dans les poubelles, les documents qui comportent noms, adresses, comme les factures ou les billets de train, doivent être détruits avant d’être jetés.

“Ne pas attendre un signalement d’une banque qui informerait d’une anomalie pour remplir sa déclaration de perte”, livre-t-il ensuite comme conseil. Celle-ci doit être faite dès que l’on réalise avoir égaré sa pièce d’identité, “ce qui permet de pré-constituer une preuve au cas où il y a usurpation”, insiste le professionnel. 

Enfin, dans le cas où l’usurpation est avérée, “il faut déposer plainte tout de suite, informer sa banque, et ensuite demander auprès de la Banque de France de consulter le FCC (Fichier Central des chèques) et le FICP (Fichier National des Incidents de remboursement des Crédits aux Particuliers), et enfin le FICOBA, (Fichier national des comptes bancaires et assimilés) pour savoir si des comptes ont été créés à son nom, puis, si tel est le cas, montrer cette preuve aux policiers et au créancier. Ce dernier va ensuite aller porter plainte contre X et stopper les poursuites contre la victime.”

*Le prénom a été modifié.

**Mickael Benyamin est l’auteur de L’hystérie, entre séduction et dépression (éditions In Press).

***D’après le sondage Fellowes / ObSoCo, réalisé en 2015, et cité par France Victimes.

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