Comment s'habillent (vraiment) les lycéennes en 2020

Depuis le fameux «tenue républicaine» de Jean-Michel Blanquer, politiques, internautes et études s’écharpent à vouloir définir le look des adolescentes. En réalité, que portent-elles au quotidien ? Immersion dans leurs vestiaires, qui n’est pas sans rappeler l’ère Me Too.

Le placard d’Océane est à deux doigts de déborder. Jeans taille haute achetés dans des enseignes de fast fashion, leggings, pantalons patte d’eph’, dos nus moulants, hoodies, baskets siglées, minishorts… Voici un condensé de ce qu’elle empile dans l’armoire de sa chambre. «J’ai pas vraiment de style, mais j’aime bien quand c’est sport et féminin», commente l’adolescente de 16 ans, lycéenne dans un établissement du Perreux-sur-Marne, en région parisienne. On y trouve aussi quelques crop tops, ces hauts courts devenus symboles d’une jeunesse qui revendique le droit de s’habiller comme elle veut. Sur TikTok, Océane donne un aperçu détaillé presque quotidien de ses looks qu’elle partage à ses quelque 11.000 abonnés. Ici, tout ce qu’elle aime et veut porter a droit de cité.

Ce qui tranche avec la rue ou son lycée, où si elle dit avoir «la chance» de pouvoir porter ce qui lui plaît, elle «préfère» quand même se rendre en jean, tee-shirt ample et sweat-shirt pour «se protéger des garçons». C’est dit, comme une évidence… Le 14 septembre dernier, comme des milliers de jeunes, Océane a dénoncé, à l’aide de vidéos, de pétition et de hashtags, une norme vestimentaire qu’elle juge «injuste» et «sexiste». Si elle refuse le corsetage de sa féminité, c’est dans un monde virtuel qu’elle exprime sa révolte.

En vidéo, Jean-Michel Blanquer : “Le vêtement ne doit pas être un facteur ni de discrimination”

“Les robes, peu de lycéennes en portent”

À Dijon, Lison, 15 ans, explique elle aussi «être plus à l’aise sur Instagram que dans la rue». Et se dit contrainte de ranger le crop top qu’elle «adore» pour éviter les remarques. Quand elle sort de chez elle, l’adolescente met un jean «taille haute», un tee-shirt court coupé au-dessus du nombril qu’elle «cache» sous un sweat-shirt de marque.

Une doxa vestimentaire que Nathalie Debans, professeure d’allemand au Lycée Stanislas, à Paris, et auteure du livre Mes élèves s’habillent en Prada (Éd. K & B) observe également dans l’établissement cossu où elle exerce. Dans ce lycée, les jeunes doivent répondre à un règlement strict où baskets, talons, minijupes, survêtements et crop top sont bannis. Il n’en est rien pour les robes et les jupes. Pour autant, l’enseignante remarque que «depuis des années déjà, peu de lycéennes en portent, surtout quand il fait chaud». Faut-il y voir un désamour pour ces vêtements symboles de la femme, dont le curseur historique oscille entre soumission et émancipation ? Pour Léa, 16 ans, qui vit en région bordelaise, la robe est surtout synonyme de «fête». Elle n’en porte jamais «en ville». «Je ne suis pas à l’aise, souvent, je ne suis pas épilée. Et si je le suis, je n’ai pas l’impression d’être la même personne avec», confie-t-elle.

«Il y a de plus en plus de difficultés à vivre l’espace public, note Vincent Grégoire, tendanceur chez Nelly Rody. Sur les plages l’été, je suis très surpris de voir que les adolescentes sont en maillot de bain très couvrant alors que leurs mères bronzent topless.» Les parents ont-ils connu une époque radicalement différente à l’âge de leurs ados aujourd’hui ? Pour le tendanceur, le parfum de nostalgie n’est jamais très loin. «C’est une génération qui n’a pas connu la vie sans Internet, ils sont assez excités par la mémoire, voire le vintage, ce qui explique qu’ils sont férus de seconde main», analyse Vincent Grégoire.

Chloé, 15 ans, n’en démord pas. Son smartphone est un organe vital où elle réalise la majorité de ses achats vestimentaires. Et en particulier sur Vinted. «J’achète beaucoup, et surtout des modèles de marques parce qu’ils sont moins chères sur l’appli», explique-t-elle, ravie d’avoir fait l’acquisition d’une paire de baskets Valentino. Quant à la parfaite veste en jean, Lou, 16 ans, n’a pas eu à aller la dénicher très loin. Elle l’a trouvée dans le placard de sa mère. «C’est comme un symbole. Elle la portait quand elle avait 20 ans, ça me fait plaisir de la mettre. Et en plus, elle est très oversize, exactement comme j’aime».

Le “genderfluid”, un langage vestimentaire

Soucieuses de bien parler aux jeunes, les marques ont saisi l’opportunité commerciale en revisitant les années 2000-2010. Elles misent à tout-va sur les rééditions. Quand Adidas ressort les Stan Smith, chez Nike on cultive le retour de la Jordan à l’aide d’une collaboration grand luxe avec Dior. Et le prix – parfois affolant – peut ne pas être un problème. «Les ados sont très forts pour mixer des vêtements de fast fashion à des produits de marque», poursuit Vincent Grégoire. Avec les yeux rivés sur leur smartphone, les jeunes voient leur monde osciller entre le physique et le virtuel. Et cela peut créer un paradoxe, notamment chez les jeunes filles dopées au bagou salace de Cardi B et au fessier rutilant de Kim Kardashian. «À l’ère du tout à l’image, les adolescentes ont apprivoisé leur corps depuis très longtemps, mais elles vivent les regards insistants comme une forme d’attouchement. Pour s’en protéger et se confondre avec le plus grand nombre, elles vont adopter des vêtements aux codes traditionnellement masculins», explique le pédopsychiatre Xavier Pommereau.

La tendance genderfluid qui s’affirme dans l’industrie de la mode ces dernières années à de quoi venir conforter le recours à ce langage vestimentaire. Les équipementiers sportifs l’ont bien compris, faisant régner en maître la fluidité des genres en puisant dans la culture streetwear. Baskets, jogging, sweat-shirts larges… Dans les rayons, les propositions empruntent davantage au vestiaire masculin que l’inverse, même si les podiums insistent sur les vestiaires portables par les deux genres. Ce qui n’empêche pas les adolescentes «d’affirmer leur féminité», fait valoir Xavier Pommereau. «En soirée ou sur les réseaux, elles vont adopter des tenues extrêmement genrées dans la volonté de revendiquer la liberté de faire ce qu’elles veulent de leur corps. C’est un passage supposé et commun de l’enfant soumis à la planète ado.»

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