Le costume blanc de Kamala Harris, tout un symbole

C’est une image que les États-uniens, comme beaucoup en France, espéraient voir apparaître sur leurs écrans. Le nom de Joe Biden remportant l’élection présidentielle américaine de novembre 2020, ne laissant à Donald Trump qu’une présidence d’un seul mandat.

Mais ce n’est pas seulement Biden seul qui a été célébré dans de nombreuses métropoles aux États-Unis, c’est aussi Kamala Harris, première femme à être élue Vice-Présidente sous la bannière étoilée. Tous deux entreront en fonction le 20 janvier 2021.

Si le 46ème Président élu des USA a souvent été critiqué pour certaines de ses positions concernant les droits des femmes, il a tenu malgré tout à la laisser s’exprimer en premier. Et c’est sur une chanson de Mary J. Blige que Kamala Harris a symboliquement fait son entrée en tant que nouvelle vice-présidente élue des Etats-Unis.

Kamala Harris, une femme en blanc, comme d’autres avant elle

Ce samedi 8 novembre, Kamala Harris est indéniablement entrée dans l’Histoire. Après quatre ans où n’émane du gouvernement de Donald Trump qu’un relent misogyne et raciste, une femme descendante d’immigrés (son père est jamaïcain et sa mère indienne, ndlr) vient de devenir Vice-Présidente, une première.

“Je pense […] aux générations de femmes – les femmes noires. Les femmes asiatiques, blanches, latina et amérindiennes tout au long de l’histoire de notre pays qui ont ouvert la voie à ce moment ce soir. Des femmes qui ont tant combattu et sacrifié pour l’égalité, la liberté et la justice pour tous, y compris les femmes noires, qui sont trop souvent négligées, mais qui prouvent si souvent qu’elles sont la colonne vertébrale de notre démocratie”, a-t-elle déclaré au parterre de citoyens et journalistes réunis au Chase Center de Wilmington, Delaware, l’État du nouveau président élu Joe Biden, samedi 7 novembre 2020.

Je pense […] aux générations de femmes – les femmes noires. Les femmes asiatiques, blanches, latina et amérindiennes tout au long de l’histoire de notre pays qui ont ouvert la voie à ce moment ce soir.

Elle ajoute : “Toutes les femmes qui ont travaillé pour garantir et protéger le droit de vote pendant plus d’un siècle : il y a 100 ans avec le 19e amendement, il y a 55 ans avec la loi sur le droit de vote, et maintenant, en 2020, avec une nouvelle génération de femmes dans notre pays qui ont voté et poursuivi la lutte pour leur droit fondamental de voter et d’être entendues”.

Une référence aux Suffragettes, ces militantes féministes du début du 20e siècle qui ont lutté pour obtenir le droit de vote pour les femmes. Pourtant, c’est surtout leur total-look blanc qui les fera entrer dans l’histoire et deviendra un gimmick vestimentaire pour les femmes politiques, notamment les démocrates états-uniennes.

Un tailleur dit “power suit” signé Carolina Herrera

On se souvient de Geraldine Ferraro, première femme à être choisie comme candidate à la vice-présidence des États-Unis (1984), d’Hillary Clinton lorsqu’elle a accepté sa nomination en tant que Présidente en 2016, de Nancy Pelosi qui l’arbore à de nombreuses reprises dont une fois en décembre 2019, lorsqu’elle annonce la mise en accusation de Trump, et puis en février de la même année, lorsque les femmes du Congrès ont porté le blanc en l’honneur des 100 ans des Suffragettes.

Si ce jour de février 2019 Kamala Harris ne portait pas le blanc (ni avant ce jour d’ailleurs), ce 7 novembre 2020 au soir, la nouvelle vice-présidente des Etats-Unis l’a finalement elle aussi arboré, en total look. Une blouse à noeud lavallière couleur perle – qui pour les plus facétieux sonne comme une référence à la “pussy blouse” rose de Melania Trump vue comme un pied-de-nez aux 45e Président des USA et son “grab them by the pussy“-, un tailleur-pantalon blanc dont la veste n’est retenue que par un bouton. Le blanc, couleur de la paix, mais aussi de l’espoir, celui d’un retour du rêve américain qui promet que peut importe d’où on vient, chacun à sa chance de parvenir au sommet.

Je suis peut-être la première femme à occuper ce bureau, mais je ne serai pas la dernière.

La référence aux Suffragettes est d’autant plus forte que ces femmes il y a 100 ans ont laissé derrière elles les femmes racisées qui, pourtant, marchaient à leurs côtés. Il leur faudra près de 50 années de plus, grâce à la lutte pour les droits civiques, pour obtenir le même droit de vote que les femmes blanches ont obtenues en 1919 !

Voir aujourd’hui une descendante d’immigrés dont il y a moins de 50 ans les parents n’avaient pas le droit de vote accéder à cette fonction suprême, en portant pour l’occasion du Carolina Herrera, designer immigrée du Venezuela qui a su construire son empire dans les années 80, est un symbole puissant.

Briser le plafond de verre ?

Il y a une chose qu’on ne peut pas enlever aux États-Unis, c’est leur capacité à nous faire rêver, à donner de l’espoir et à le faire rayonner au-delà de leurs frontières. Ce n’est pas pour rien si leur cinéma, soft-power par excellence, est devenu l’une des plus grandes usines à rêve du monde.

Mais cette force est souvent aussi leur faiblesse, car le rêve camoufle bien souvent une réalité plus difficile créant ainsi une ambiguïté non-négligeable. Ces derniers jours, beaucoup ont envie de saisir ce faisceau d’espoir, notamment aux États-Unis, particulièrement touchés par la covid-19 et menacés par des tensions civiques dues à la montée du suprémacisme blanc et à une indignation massive des femmes comme des personnes racisées à travers le mouvement Black Lives Matter.

C’est maintenant que le vrai travail commence. Le travail dur. Le travail nécessaire.

L’élection de Joe Biden à la présidence et de Kamala Harris à la vice-présidence fait ainsi office d’une pierre blanche, d’une lumière d’espoir. “Je suis peut-être la première femme à occuper ce bureau, mais je ne serai pas la dernière”, a encore déclaré Harris lors de son discours. “Parce que chaque petite fille, qui nous regarde ce soir, voit que c’est un pays de possibilités. Et aux enfants de notre pays, quel que soit votre sexe, notre pays vous a envoyé un message clair : rêvez avec ambition, dirigez avec conviction et voyez-vous d’une manière que les autres pourraient ne pas vous voir, simplement parce qu’ils ne vous ont jamais vu avant”.

Nombreux sont les commentateurs à déclarer, enthousiastes, que Kamala Harris a brisé le plafond de verre. La tenue qu’elle porte n’y est d’ailleurs pas pour rien. Si le blanc symbolise la lutte pour les droits des femmes, la tenue en elle-même, un “power suit”, ou tailleur pantalon, la rattache malgré tout à une vision classique du pouvoir. 

Cet ensemble est, depuis la fin du 18ième siècle est devenu selon Anthony Sullivan “l’incarnation du pouvoir politique d’élite et du mode vestimentaire acceptable pour les hommes politiques bourgeois” et porté par Harris, il montre aussi le progressisme mais le travail qu’il reste à accomplir. L’élection récente de Conney Barret à la Cour Suprême, une femme conservatrice qui s’affiche ouvertement contre l’avortement, en est une preuve.

À sa manière, Kamala Harris l’entrevoit elle-même : “C’est maintenant que le vrai travail commence. Le travail dur. Le travail nécessaire. Le bon travail. Le travail essentiel pour sauver des vies et vaincre cette pandémie. Pour reconstruire notre économie afin qu’elle fonctionne pour les travailleurs. Pour éradiquer le racisme systémique dans notre système judiciaire et notre société. Pour lutter contre la crise climatique. Pour unir notre pays et guérir l’âme de notre nation. Le chemin à parcourir ne sera pas facile. Mais l’Amérique est prête. Et Joe et moi aussi”.

Dans une Amérique profondément divisée, usée par quatre années de politique trumpiste, beaucoup attendent désormais que les actes suivent les paroles.

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