Festival Arte flamenco de Mont-de-Marsan : le plus beau concert du monde

Lui qui a assisté à presque toutes les éditions depuis trente ans, a succombé hier soir à la magie du retour des concerts après plus d’un an désertique. A l’affiche, ce 1 juillet, la mythique danseuse Manuella Carrasco. Le récit de Michel Mompontet.


Après un an de report, un an où la planète musique, ici comme ailleurs, s’est atrocement arrêtée de tourner, voilà que les artistes sont revenus. L’absence était si longue. C’était hier soir dans les arènes d’une ville des Landes. Tous étonnés d’être là, vivants sous le soleil de Mont-de-Marsan, lieu depuis trente et un an du plus grand festival de flamenco hors d’Espagne, depuis 31 ans leur maison, leurs repères, la carte française de leurs habitudes, une trentaine d’artistes andalous.

Il faut alors entendre leurs rires bruyants de rescapés dans la nuit qui s’avance pour mesurer ce à quoi on assiste. Ce dont ils reviennent. De l’autre côté des Pyrénées il ne s’est rien passé pour elles et pour eux depuis quinze mois, mais aussi il s’en est passé beaucoup. Certains ont dû suspendre leur carrière. Raison mortifère. Quinze mois de mauvaises nouvelles. Quinze mois sans nouvelles. Quinze mois sans contrats. La vie triste loin de leur passion n’est pas la vie. La survivance. Leur blessure. Leur attente désespérée. 

Des artistes qui ressuscitent comme des papillons au printemps

Les voilà ce soir qui ressuscitent comme des papillons au printemps, “ressuscitent”, le mot n’est pas trop fort, aussi fort que la visible gratitude que racontent leurs gestes d’oiseau dans le vent, leurs rires d’enfants, leurs yeux étonnés quand ils regardent ce public qui les a attendus, ce public qui est au rendez-vous ; ils ressuscitent et nous avec.

Ils arrivent majoritairement du delta du Guadalquivir dans un département français où le mot “delta” a bien d’autres sens bien plus inquiétants, d’autres fantômes. Le Premier ministre, le préfet, les médecins ont eu ces derniers jours plus d’importance dans la programmation et les lieux du festival de Mont-de-Marsan que la propre organisation. Annulation ou maintien, maintien ou annulation, un balancier à rendre fou n’importe quel organisateur, surtout quand ce balancier cruel oscille jusqu’à la dernière minute. Hier soir, on a enfin su, malgré les périls, malgré les restrictions, que la vie a gagné.

A la tombée de la nuit, dans les arènes de la ville, sur ce sable ocre où pour d’autres rites meurent les Toros braves, la peur a reculé et la vie s’est donc imposée de la plus belle des manières. Sur scène, autour d’une légende absolue de danse, Manuella Carrasco, 50 ans de carrière, d’autres femmes artistes qui l’entourent et l’inspirent, l’attisent, trois artistes volcaniques, trois voix de feu et de soie. Esperanza Fernandez, la Tana, et Samara Carrasco, sa fille. Incandescences. 

Sur les visages et dans les voix, l’incroyable ivresse des rescapés

Sur les gradins clairsemés par les injonctions des mesures sanitaires, un millier de spectateurs invités dans la transe par la danse. Tout sur scène n’est que vie. Tout dans les gradins n’est qu’étonnement et gratitude. Partout, palpable visible, sur les visages et dans les voix, l’incroyable ivresse des rescapés. Cédric, à la sécurité, a un sourire de lune, Axel et Romain, à la technique, sans boulot un an durant, courent dans tous les sens avec la joie d’enfants joueurs dans une cour de récréation.

Sur scène, on dirait que chaque artiste, ne pouvant faire autrement, vaincu par le poids de cette longue attenté, lâche toute l’énergie qu’il a été obligé de contenir et de taire pendant 15 mois. C’est à la fois fulgurant et presque excessif. Douloureux et salutaire. Inouï. Au premier rang est revenue s’asseoir l’âme de ce festival depuis le premier jour, Antonia Emmanuelli. A ses cotés, celle qui rêve imagine et réalise tout cela, Sandrine Rabassa, la directrice artistique. Souriez sous les masques . Sur scène, dans une robe d’or et de lumière, comme une torera revenue des enfers, Esperanza Fernandez chante avec une voix à fendre les roches. Paroles de solea : “J’ai dû escalader cette haute montagne jusqu’à son somment pour trouver enfin du bois pour faire du feu dans ma cheminée”.

Deux heures plus tard, sous les étoiles qui n’en reviennent pas, le feu s’éteint. Les masques se réajustent sur les visages. C’est fini. Le public applaudit et applaudit encore, à tout rompre, comme une immense vague, brutale et merveilleuse. Une vague de vie. La vie retrouvée. A mes côtés, une dame cesse tout à coup d’applaudir et, voyant que je la regarde étonné, me dit comme pour s’excuser : “ça faisait si longtemps que je n’avais pas applaudi que je n’ai plus l’habitude et j’ai mal au bras”. Et puis nous avons ri, un fou rire, un rire enivrant comme un élixir de vie, elle et moi conscients, tout comme les mille spectateurs de ce cirque grandiose, d’avoir assisté au plus beau concert du monde, c’est-à-dire à un concert ou à la fin, c’est la vie qui gagne.

Festival international Arte Flamenco à Mont de Marsan jusqu’au 3 Juillet

https://arteflamenco.landes.fr/

Source: Lire L’Article Complet