"Get Busy : Anthologie" : le meilleur de "l’ultime fanzine" de hip-hop réuni dans un beau livre

Dès son démarrage en 1990, le légendaire fanzine français Get Busy est plus qu’en phase avec le hip-hop alors en pleine éclosion : il fait lui aussi le maximum avec trois fois rien. Réalisé par une poignée de passionnés emmenés par Sear, basé à Saint-Denis (93), cette feuille de chou barrée de la mention « Interdit aux Bâtards » naît en réaction à la presse, en particulier la presse musicale, qui à l’époque ne comprend pas grand-chose au hip-hop et passe complètement à côté de ce mouvement naissant qu’elle considère, au mieux, comme une mode passagère.

Face à ce dédain, ce fanzine pétri d’enthousiasme, de mauvaise foi et de « chambrette », son sport favori, entend défendre avec ses maigres moyens cette culture en laquelle la petite équipe croit et dans laquelle elle se reconnaît. « On s’est dit très naïvement : le seul moyen qu’on parle bien du hip-hop et du rap c’est que ce soit les gens de l’intérieur qui le fassent« , rappelle Sear aujourd’hui, soulignant n’avoir jamais eu l’ambition de devenir journaliste ou de faire carrière dans la presse.

Le huit pages photocopiées devient un magazine lesté de longs entretiens cash

Get Busy commence donc de façon artisanale, comme un huit pages photocopié et agrafé, tiré à 300 exemplaires. Avec son humour, son ironie et son ton cash qui ne s’interdit aucune question embarrassante, ce sont dès le début ses longs entretiens qui font sa réputation. Parution aléatoire et points de vente tout aussi incertains achèvent d’en faire un objet culte pour tout fan de hip-hop et de rap français au début des années 90 (une lointaine époque où internet n’existait pas). D’autant qu’il s’améliore progressivement, les six derniers numéros au format broché bénéficiant de couvertures glacées en couleurs.

« Le hip-hop c’est bling, on veut du beau, on veut du propre« , remarque Sear, interrogé aujourd’hui par Mouloud Achour dans l’ouvrage. « Il n’y a que les fils de riches qui veulent être grunge. Nous, on n’avait pas de moyens, mais on avait des goûts de luxe. » Pour les enfants de l’immigration, « dans les années 80, on a quoi ? Pas grand chose« , souligne-t-il. « Le hip-hop a été un appel d’air. C’était une bénédiction. Il nous a amenés à nous intéresser à d’autres choses« , à sortir des halls d’immeubles, à bouger, à voyager.

Après un détour par Authentik, le magazine de NTM (trois numéros parus entre 1998 et 2000) inspiré du Grand Royal des Beastie Boys, qui nous vaut de folles interviews réalisées en tandem par JoeyStarr et Sear, Get Busy devient un magazine de société, disponible en kiosque pour sept numéros où, raccord avec la curiosité et le désir de s’enrichir intellectuellement de son créateur, il s’ouvre à des personnalités variées venues du cinéma, des médias, du sport, de la politique, du banditisme ou du porno.

Et ce, sans rien lâcher de son style corrosif, impertinent et parfois cru, avec des questions qu’aucun journaliste n’aurait pensé ou osé poser. Depuis 2016, il s’est réinventé en TV Show sur le web, dans un style plus posé, avec le Get Busy Show sur Clique TV.

D’Alain Chabat à Lilian Thuram, Julia Chanel et… Casimir

Cette année, Sear (pour Signataire Eternel d’Articles Radicaux), a fini par faire ce qu’il « refusait viscéralement » jusque-là : « ouvrir la boîte à souvenirs« . Dans cette épaisse anthologie à la maquette soignée, il a regroupé avec ses fidèles une sélection de dizaines d’entretiens publiés depuis 1990 et réalisés pour les différentes incarnations de Get Busy. En résulte une radioscopie hétéroclite de la société française des trente dernières années, vue par le prisme d’une certaine « sous-culture banlieusarde« .

On y croise ainsi des personnalités du cinéma tels Alain Chabat, Benoît Poelvoorde, Albert Dupontel et André Pousse, des hommes de médias comme Frédéric Taddeï, Thierry Ardisson ou David Dufresne, des sportifs comme les footballeurs Lilian Thuram, Michel Platini, Socrates et le boxeur Marvin Hagler, et des actrices porno comme Julia Channel et Laetitia. Sont aussi cuisinés à petit feu José Bové, Jacques Vergès, Charlie Bauer et même… Casimir, le dinosaure orange de l’île aux Enfants, qui nous livre la recette exclusive du Gloubi Boulga.

Le rap et le hip-hop n’occupent quant à eux qu’un bon tiers de l’ouvrage mais la crème est là, de Dee Nasty à DJ Mehdi et Cut Killer, et de KRS One à Nas, Ice Cube ou Snoop Dogg. Sans oublier un entretien rare et éclairant de la légende du graff Mode 2 dans lequel il expose sa pensée radicale autant que « hippie » et préoccupée de l’environnement avant l’heure.

Quand IAM traînait encore avec NTM et Assassin

Nombre de ces interviews ont résisté au temps, elles restent passionnantes aujourd’hui. D’autant qu’elles bénéficient d’une mise en perspective avec des textes écrits tout spécialement pour l’anthologie, accompagnés de QR codes pour qui souhaiterait aller plus loin.

Impossible de faire l’impasse sur les deux phares du rap français : un long article est bien sûr consacré à NTM vs IAM, les vrais faux rivaux éternels du rap d’ici. Get Busy, « considéré à tort comme l’organe de presse du Suprême » assure ne pas avoir servi la soupe aux premiers (il a même refusé de parler de son album Paris sous les bombes) et jamais négligé les seconds, interviewés dès le numéro un du fanzine et décrits comme des révolutionnaires du rap français. Cet article est surtout agrémenté d’une photo exceptionnelle datée de 1991 sur laquelle figurent ensemble IAM au complet ainsi que JoeyStarr, Rockin’ Squatt d’Assassin et la team Get Busy.

« 30 ans pour passer de NTM à JuL, de Public Enemy à Tekashi 6ix9ine, d’un fanzine difficile à trouver qu’on gardait précieusement une fois déniché à un flot continu d’infos qu’on oublie aussi vite qu’elles sont apparues sur nos écrans… « , écrit Sear dans son édito un poil désabusé. « 30 ans pour créer en réaction aux conneries de la presse rock et institutionnelle et finir par compiler les nôtres dans une anthologie« . Des conneries, oui, mais d’anthologie.

« Get Busy, Anthologie », préface d’Alain Chabat (Marabout, 39 €)

Source: Lire L’Article Complet