La jeune Arlo Parks transforme la douleur en beauté sur son premier album phénomène "Collapsed in Sunbeams"

Elle tisse “des arc en ciel à partir de choses douloureuses“, chante-t-elle (sur Portra 400). Pile ce dont le monde a besoin face au climat plombé de cette interminable crise. La jeune Arlo Parks, 20 ans, sort un premier album acclamé de toutes parts, Collapsed in Sunbeams (Effondrée dans les rayons du soleil), écrit et enregistré en confinement l’an passé. En Angleterre, loin d’être une inconnue, elle a déjà valeur de phénomène. Mais qui est elle et pourquoi tant d’effervescence autour d’elle ?

Talent précoce, ascension météorique

D’ascendance nigériane, tchadienne et française, Arlo Parks, de son vrai nom Anaïs Oluwatoyin Estelle Marinho, vit encore aujourd’hui à Londres chez ses parents, et elle sort à peine de la fac, où elle étudiait la littérature anglaise avant que le succès ne déferle littéralement sur elle.

Tout a commencé dès 2018, elle avait alors 18 ans, avec le single Cola, confirmé l’année suivante avec deux EP acclamés, dont le bien nommé Super Sad Generation, un titre qui en disait long d’emblée sur son état d’esprit. “I’m just a kid, I suffocate and slip, I hate that we’re all sick” (“Je ne suis qu’une enfant, Je suffoque et glisse, Je déteste que nous soyons tous malades“), résumait-elle sur la chanson Sophie.

Sa notoriété s’est accélérée l’an dernier avec le single Black Dog. Elle tente d’y aider une amie, Alice, à sortir de la dépression – “Je ferai n’importe quoi pour te tirer hors de ta chambre” – et fait preuve de trouvailles poétiques telles que “I’d lick the grief right off your lips / You do your eyes like Robert Smith” (“Je lècherai le chagrin de tes lèvres / Tu te fais des yeux à la Robert Smith“). 

En août dernier, lorsque est paru Hurt, dans lequel le jeune Charlie noie son mal être dans l’alcool en regardant Twin Peaks, il était clair que la jeune chanteuse et poétesse était devenue un phénomène générationnel. Pas question pour autant de se laisser enfermer dans un rôle de porte-parole d’une génération. “Il se trouve que j’ai 20 ans, peut-être que les gens de mon âge peuvent se retrouver dans mes chansons mais je ne parle au nom de personne“, se défend-elle.

Voix innocente, textes ciselés

Arlo Parks chante d’une voix limpide, douce et innocente, mâtinée de spoken word. La musique, conçue comme un cocon sur-mesure, est elle aussi tendre et délicate, qu’il s’agisse de la production tout en retenue de son collaborateur de toujours l’Américain Gianluca Buccellati, entre réminiscences trip-hop, néo-soul, soupçon de folk et échos de Radiohead, ou de l’approche plus pop de Paul Epworth, le producteur d’Adele, aux manettes sur deux titres (Too Good et Portra 400).

Si l’ensemble est délicieusement apaisant, les non anglophones pourraient n’y voir qu’une proposition gentillette légèrement monotone sur la durée. Ils passeraient à côté de la force d’Arlo Parks : ses textes ciselés, ceux d’une grande amoureuse des mots. “Enfant, j’ouvrais le dictionnaire et je notais les mots qui me plaisaient. Il ne s’agissait pas forcément de mots compliqués ou nouveaux. Ils me plaisaient tout simplement“, expliquait-elle la semaine passée au micro de Matt Wilkinson sur Apple Music, qui l’a couronnée artiste “Up Next” (les artistes émergents à suivre) de ce début d’année.

De sa plume poétique, ultra précise et imagée, Arlo Parks raconte le quotidien adolescent, la solitude, les relations difficiles, la quête d’identité, y compris sexuelle, les tourments sentimentaux et la dépression. A la fois intimes et universelles, ses chansons sont inspirées de scènes de vie, vues ou vécues, qu’elle consigne scrupuleusement dans ses carnets de notes et dans le journal intime qu’elle tient depuis l’âge de 13 ans.

Thématiques générationnelles

Cet album parle de moments de joie extatique, de moments de tristesse, de moments de confusion. C’est sur l’adolescence dans son ensemble. C’est une période où l’on passe par toutes ces émotions de manière très intense“, soulignait-elle au micro de Matt Wilkinson. Mais il y a toujours chez elle une lumière au bout du tunnel, ses chansons réconfortantes offrent de quoi espérer – l’une des plus douloureuses s’appelle d’ailleurs Hope (Espoir).

Ses histoires, cette grande empathique très sensible à la douleur d’autrui les écrits généralement d’une traite, aidée de son sens aigu de l’observation. “Je peux écrire partout. J’écris dans le métro, dans le bus. J’écris dans la salle de bains, dans les fêtes et dans ma chambre“, détaillait-elle, toujours chez Apple Music. “J’écris à l’instinct. Je ne parle pas de choses abstraites. Par exemple quand j’ai écrit Caroline, je regardais ce couple se déchirer de l’autre côté de la rue et j’écrivais dans mon carnet. Je regardais ses yeux à elle et j’essayais de reconstituer l’histoire au moment même où elle se déroulait.” 


Sur la merveilleuse Eugene, Arlo Parks, qui est ouvertement bisexuelle, tombe amoureuse d’une amie hétérosexuelle et la regarde avec amertume séduire un garçon “Tu lui joues les disques que je t’ai montrés / Tu lui lis Sylvia Plath / Je croyais que c’était notre truc (…) Je hais ce fils de pute“. Sur le poignant Green Eyes, elle revient sur une histoire d’amour réciproque avec une fille, une histoire qui n’a duré “que deux mois” parce que les regards homophobes sur cette romance étaient à l’inverse trop difficiles à supporter.

Avec Collapsed in Sunbeams, Arlo Parks propose un disque duveteux et consolateur dans lequel se lover en attendant des jours meilleurs. Un album qui murmure à l’oreille de tous les esseulés : “You’re not alone, like you think you are / We all have scars, I know it’s hard / You’re not alone“. (“Tu n’es pas seul.e, comme tu penses l’être / Nous avons tous des cicatrices, Je sais que c’est dur / Tu n’es pas seul.e“)

Collapsed in Sunbeams d’Arlo Parks (Transgressive / PIAS) est sorti le 29 janvier

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