« Le droit à l'avortement reste fragile » prévient Audrey Diwan

  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • La réalisatrice Audrey Diwan revient sur le succès de son film « L’Evenement », primé à cet été à la Mostra Venise et sur son sujet, un avortement clandestin dans la France des années 1960.

Au palmarès des grands festivals internationaux, 2021 restera l’année du cinéma français. Quelques semaines à peine après la Palme d’or remportée à Cannes par
Julia Ducournau pour Titane, une autre réalisatrice française,
Audrey Diwan, décrochait le
Lion d’or à Venise pour L’Evénement. Deux films réalisés par deux femmes qui signaient leur deuxième film. Et si Titane, qui
représentera la France aux Oscars, a électrisé la Croisette, L’Evénement sur un avortement clandestin dans la France des années 1960 n’est pas moins brûlant.

« L’Evénement » est un film historique mais qui donne l’impression d’être rattrapée par l’actualité, n’est-ce pas aussi un film politique ?

Le droit à l’avortement reste fragile. Les pays ou les régions du monde qui le remettent en cause n’hésitent pas à prétendre qu’il faut l’interdire pour le bien de la femme, pour la protéger du traumatisme qu’induit cette expérience. Quand j’ai confié à Venise avoir moi-même avorté, c’était pour souligner l’importance d’avoir été accompagnée par des médecins dans un pays où l’avortement est une pratique sûre. Rien à voir avec l’expérience d’Anne dans le film qui prend le risque de perdre la vie. Mon expérience personnelle m’a permis de mesurer la différence entre un avortement légal et un avortement clandestin, pour non pas les associer mais les dissocier. Au delà de la question de l’avortement, j’avais aussi l’idée de raconter un parcours, une histoire de transfuge de classe, celle d’une jeune femme issue d’un milieu modeste, qui s’élève par la tête avant d’être rattrapée par son corps. Il y a son rapport à la jouissance, au plaisir féminin. En fait, l’avortement sert de pierre angulaire à tout un tas d’autres sujets et d’autres dimensions qui m’intéressaient dans le livre d’Annie Ernaux.

Il y a un vrai suspense dans « L’Evénement ». Aviez-vous conscience de faire un thriller ?

Oui, c’est un thriller intime. Pour traduire cela visuellement, on a fait basculer la caméra dans le dos du personnage, pour qu’on se pose les mêmes questions qu’elle : qui est derrière cette porte, quelqu’un qui va l’aider ou bien lui nuire ? Le suspense est intensément lié au hasard d’une rencontre ou d’un geste… Le cadre, très resserré sert aussi cette idée-là : on ne voit pas les gens arriver, et quand ils surgissent à l’image, on est saisi, comme elle.

Comment avez-vous travaillé le rôle d’Anne avec Anamaria Vartolomei ?

Le tournage a été repoussé à cause du confinement et du coup, on s’appelait très souvent. On a échangé beaucoup de références. Je lui parlais de Sans toit ni loi d’Agnès Varda pour le personnage de Sandrine Bonnaire qui est en quête de liberté quoi qu’il en coûte, avec cette manière de tenir droit sa verticalité. Elle me répondait Girl de Lucas Dhont, de la souffrance de ne pas être qui l’on veut ou d’avoir un secret et un corps qui porte ce secret…

On a travaillé en Zoom sur son attitude et son regard fixé sur une ligne d’horizon, comme si elle était le soldat de sa propre guerre. Après le confinement, on se connaissait si bien toutes les deux et si bien le personnage d’Anne qu’on a gagné un temps précieux.

Le mot avortement n’est jamais prononcé dans le film. Pour quelle raison ?

A cette époque, les gens avaient peur. Aider une jeune femme à avorter quand on était médecin, c’était prendre le risque d’une interdiction d’exercer. Dans les mouvements de résistance, ils sont peu nombreux, les gens prêts à finir en prison pour défendre un intérêt qui n’est pas le leur. De même que ses amies leur témoignent leur tristesse de ne pas avoir le courage de l’aider. Mais quelqu’un va l’aider, un type qui ne comprend rien au début, qui ne sait pas ce que c’est que d’être enceinte ou de renoncer aux études. C’est le résistant de cette histoire, pas le héros qu’on imagine, mais quelqu’un qui va braver la loi, discrètement et en tremblant.

L’époque à laquelle se passe le film n’est pas très marquée. Comme pour mieux signifier que ça pourrait se passer aujourd’hui ?

On ne voulait surtout pas que le film soit anachronique, mais on ne voulait pas non plus faire une reconstitution. Cette histoire, je sais bien que c’est le présent de beaucoup de femmes dans le monde, mais on m’a souvent demandé « pourquoi faire ce film aujourd’hui vu que la loi en France est passée ? » Comme s’il ne fallait pas faire de film sur la Seconde Guerre mondiale parce que la guerre est finie. C’est extrêmement ethnocentré comme point de vue, mais ce n’était pas encore un sujet de conversation à l’époque. Et puis la Pologne est revenue sur le droit à l’avortement et le sujet est redevenu d’actualité.

Remporter un Lion d’or à Venise, vous l’auriez imaginé ?

Non, non, non ! J’ai mis un moment à comprendre. A l’écran, on me voit d’abord faire un geste étrange, et puis j’ai été traversée par l’idée de ce que ça changerait, pour mon film et pour ma comédienne, pour Annie Ernaux et pour le sujet… Mais je devais rester concentrer et d’abord faire mon discours. Je savais que les émotions viendraient après.

Jane Campion n’a remporté que le Lion d’argent, mais on vous a vues ensemble. Complices ?

Quand je suis sortie de scène, Jane Campion m’a prise par la main. On s’est assise, on a discuté. Elle m’a écrit un mot de félicitation dans mon téléphone. Ça a été un moment d’une incroyable douceur, d’expériences partagées. Elle m’a parlé de ce qui avait été important pour elle, comme la méditation pour se recentrer et continuer à créer. Vraiment j’ai trouvé ça touchant, élégant. C’est tout ce qu’on peut espérer entendre dans une telle situation.

Vous avez eu la même élégance vis-à-vis de Julia Ducournau quand son film Titane a été retenu pour les Oscars. Vous l’avez tout de suite félicitée sur Twitter…

Julia, c’est vraiment quelqu’un que j’aime beaucoup. Il y avait deux films qui ont eu les plus hautes distinctions cette année, on savait qu’un seul pourrait être choisi et dans les deux cas, ce serait bon. J’ai adoré Titane, que je trouve extrêmement courageux, qui ressemble à ce que je connais de Julia. Et j’ai pleuré quand elle a reçu sa Palme d’or à Cannes.

Le fait que deux réalisatrices françaises connaissent une telle réussite cette année, vous l’analysez comment ?

C’est un système global qui en train de changer. Les réticences pour confier la réalisation d’un film à une femme, qui a pu être considéré comme un frein dans la chaîne de financement, sont en train de tomber. On donne plus d’argent aux femmes pour faire des films. Et comme plus de femmes font des films, plus de femmes gagnent des prix. C’est mathématique.

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