Mort de Jean-Paul Belmondo : comment les films d'action estampillés "Bébel" ont écrasé le box-office pendant dix ans

Le règne a duré une dizaine d’années. Entre Peur sur la ville (1975) et Les Morfalous (1984), Jean-Paul Belmondo, mort lundi 6 septembre, a dominé sans partage le box-office français avec une recette bien rodée. Chaque année, souvent courant octobre, pour les vacances de la Toussaint, c’est la même chose : le Bébel nouveau envahit l’espace public. Plusieurs milliers d’affiches fleurissent rien qu’à Paris pour Le Marginal en 1983, 15 000 dans toute la France, un chiffre considérable pour l’époque, relève l’historien Laurent Bourdon dans son livre Définitivement Belmondo. “Si vous n’êtes pas au courant, c’est que votre abri antiatomique est vraiment bien isolé”, persifle Télérama en 1983.

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Pour attirer le chaland, un titre court. Toujours. Le Magnifique, ça claque mieux que Comment détruire la réputation du plus célèbre agent secret du monde ?, l’idée originale de Francis Veber, non ? Si possible dans une police de caractère bien voyante, mais écrit plus petit tout de même qu’un énorme BELMONDO dans des caractères piqués au syndicat Force ouvrière. Et jamais de photo sur l’affiche. Toujours Bébel, dessiné, une clope ou un cigare au bec (s’il a arrêté en 1978, le public allemand réclamera cet accessoire jusqu’en 1983), un pistolet bien en évidence. Un col roulé noir, un blouson de cuir. Le spectateur reçoit le message cinq sur cinq : il y aura de l’action virile. “C’était impressionnant, cette façon de vendre des films, se souvient Philippe Durant, auteur d’une biographie de l’acteur. Les Américains avaient des spécialistes dans leurs studios à Hollywood. En France, on ne savait pas faire. On ne sait toujours pas. Sauf René Chateau.”

L’as des as du marketing

René Chateau. Un nom qui évoque à certaines générations des collections de VHS qui sentent un peu la poussière, avec le célèbre logo de la panthère sur fond jaune. Il y a presque cinq décennies, il est l’homme derrière le succès insolent de Belmondo dans les salles obscures. René Chateau a d’abord été l’attaché de presse de Jean-Paul Belmondo, avant que ce dernier n’en fasse son associé dans sa société de production, Cerito Films, ainsi baptisée par Bébel en hommage à l’une de ses grands-mères. Car Belmondo produit les films dans lesquels il joue pour mieux les maîtriser. Mais dans l’affaire, René Chateau joue aussi un rôle prépondérant.

On parle d’un homme qui arrive à faire décaler d’une semaine la sortie du Retour du Jedi en salles en 1983 pour faire de la place au Marginal. “La sortie d’un Bébel à l’époque, c’était énorme, raconte Philippe Lombard, écrivain spécialiste du cinéma, qui publie en octobre Les Grandes Gueules du cinéma français en partie consacré à Belmondo. A partir de 1979-1980, c’est le duo Chateau-Belmondo qui prend en main la distribution. Je me rappelle très bien de cette époque : des affiches partout, un peu de merchandising. Il existe des briquets et des plateaux du Marginal qui s’arrachent à prix d’or aujourd’hui.”

Une approche résolument moderne qui se traduit également par la fin d’un archaïsme Paris-province, poursuit Philippe Lombard. “C’est aussi le duo qui met fin à la pratique de sortir le film d’abord à Paris, puis quelques semaines après en province, une pratique courante pour les films français de l’époque et que ne transgressaient que les gros films américains. Le nouveau Bébel, c’était partout en même temps, dans un nombre de salles considérables pour l’époque.” 

Quelque 300 écrans pour Le Marginal en 1983, 400 pour Les Morfalous l’année suivante, soit 10% des écrans français, énumère René Chateau, qu’on imagine volontiers se frotter les mains quand il répond aux questions du Monde en 1984. [Tous les cinémas] voulaient tous sortir les Morfalous.”

Et pour cause. Avec une régularité métronomique, le succès est au rendez-vous, envoyant au tapis la concurrence. En vrac : Luke Skywalker, James Bond ou Alain Delon, le grand rival du marché hexagonal.

Face aux millions d’entrées, la critique fait la fine bouche, jusqu’à lancer un appel à zapper L’As des as pour soutenir le film de Jacques Demy, Une chambre en ville, qui ne bénéficie pas du même battage médiatique (Belmondo en prend ombrage et se fend d’une tribune acerbe dans Le Monde). La presse reproche au duo Belmondo-Chateau de servir peu ou prou toujours la même soupe à un public qui en redemande. Prenez cette critique du Marginal dans Télérama, alors qu’aucun journaliste de l’hebdo culturel n’a pu voir le film en avant-première – une autre des ficelles de René Chateau, laisser le succès public du premier jour mettre K.-O. la critique : “Jean-Paul Belmondo, flic de choc, court, cogne, sourit, fait le coup de feu, séduit, fronce les sourcils, gouaille, refait le coup de feu, conduit des voitures à toute allure, la routine quoi. Comme l’année d’avant et l’année prochaine.” 

Bien plus que cent mille dollars au soleil

Bébel jure ses grands dieux qu’il n’en est rien. “Ce fameux statut de héros, il a, d’une certaine façon, pris corps, en 1975, avec Peur sur la ville, d’Henri Verneuil. Mais je ne pense pas que j’aie créé un personnage devenu systématique depuis Flic ou voyou, en 1979″, se défend-il dans Le Monde en 1984. De l’avis de ses biographes, ce serait réducteur de le voir motivé uniquement par l’aspect mercantile du succès et s’abaisser à la facilité d’un remake annuel du succès de l’an passé.

“Alain Poiré, le distributeur des films de la Gaumont à l’époque, se souvient qu’il a mis extrêmement longtemps à signer son contrat sur ‘Flic ou voyou’, qui ne représentait pourtant pas une prise de risque énorme. Mais il se torturait l’esprit en se demandant si la formule allait de nouveau marcher.”

à franceinfo

Si les films se ressemblent, c’est aussi peut-être parce que l’équipe qui l’entoure bouge peu d’années en années. “Comme Jean Gabin, il tournait avec des gens en qui il avait confiance et qui souvent étaient des copains, insiste Philippe Durant, qui l’a rencontré par l’intermédiaire de René Chateau. Parmi eux, on retrouve les acteurs Michel Beaune et Charles Gérard, ou les réalisateurs Georges Lautner, Henri Verneuil ou Jacques Deray. “Il savait que c’était de bons professionnels et qu’ils allaient passer un bon moment.” 

René Chateau, qui va au front face à Télérama, compare son poulain au Coca-Cola et à sa recette inchangée, avant de balayer d’un revers de main : “Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres.” N’empêche. Jean Herman alias Jean Vautrin, scénariste du Marginal, raconte dans Les Cahiers du Cinéma : “Fabriquer un Belmondo, c’est fabriquer un produit. (…) On finissait par partir du schéma d’une cascade pour déterminer une séquence. Par mettre Rémy Julienne [l’homme qui orchestrait les spectaculaires cascades des films] avant les bœufs, si j’ose dire.” 

La patte du tout-puissant René Chateau peut expliquer certains éléments récurrents des films. C’est lui qui exige une poursuite de voitures façon Bullitt, film référence du genre avec Steve McQueen en vedette, dans Le Marginal. C’est encore René Chateau qui change la musique du Professionnel, pourtant composée par Ennio Morricone, pour un titre méconnu du compositeur transalpin, qui s’écoulera à plus de 900 000 exemplaires dans les bacs. C’est toujours lui qui organise la rareté de Belmondo dans les médias. Il a trouvé une formule qui claque pour ça, c’est sa spécialité après tout : “Une entrevue avec Belmondo doit être aussi rare qu’un tête-à-tête avec le général de Gaulle.” 

Itinéraire d’un acteur gâté

L’acteur produit ses films depuis le début des années 1970, et les distribue depuis la fin de la décennie. On ne peut pas rejeter la faute sur de méchants producteurs désireux d’essorer jusqu’à la moelle la poule aux œufs d’or. “Jean-Paul n’a jamais fait de plan de carrière, poursuit Philippe Durant. Il n’y avait aucun calcul de sa part. Il a toujours fonctionné au coup par coup et n’avait jamais plus d’un film d’avance. Ce n’était pas un homme d’affaires. Il attendait les propositions… et comme il était le number one, il en était bombardé.”  

Bombardé de quel type de propositions exactement ? René Chateau, dans Le Monde : “Depuis dix ans, quand Jean-Paul refuse un script, de toute façon le film ne se fait pas avec quelqu’un d’autre. (…) Croyez-moi, si on lui proposait des films dignes de La Grande Illusion ou Pépé le Moko, par exemple, il ne les laisserait pas passer.” Le “Magnifique” aura beau jeu de brandir l’argument à ses détracteurs dans les années 1980 : “Dites-moi seulement quel chef-d’œuvre j’ai raté ?” On ne pourra que regretter que les projets avec les jeunes réalisateurs de l’époque n’aient pas vu le jour entre un Verneuil ou un Lautner.

Philippe Lombard en identifie deux. Bertrand Tavernier rêvait de mettre en scène la relation de l’acteur-vedette des années 1930-1940 Jules Berry, idole de Belmondo qui était très motivé pour le rôle, avec son précepteur, incarné par Jean Rochefort pour lui donner la réplique. “L’agent de Belmondo de l’époque, Gérard Leibovici, a justifié l’échec du projet parce que Bébel ne voulait pas partager l’affiche avec quelqu’un. Est-ce que c’est la vraie raison ? Mystère !” Et un projet d’Yves Boisset, un film d’aventures aux relents politiques, inspiré de l’affaire Françoise Claustre, du nom de cette archéologue retenue en otage au Tchad par des rebelles pendant 1 000 jours. Le Barracuda s’échouera sur le sable du désert. “Il tournera Le Professionnel à la place”, souffle notre expert. Citons aussi ce projet de biopic sur Mesrine, dont il a longtemps rêvé, en vain, faute de s’entendre avec Jean-Luc Godard, avec qui il n’a plus tourné depuis vingt ans.

Un producteur en hiver

C’est après Les Morfalous (1984), étrillé par la critique mais succès public, que la formule arrive à bout de souffle. Les affiches dessinées ont fait leur temps, Belmondo a retoqué celle que lui propose Chateau pour Joyeuses Pâques : Quand il est arrivé avec ses propositions, Jean-Paul a dit : ‘non, ça suffit, on arrête, je ne suis pas Mickey'”, décrit Philippe Durant. Alain Delon n’a-t-il pas refusé un crayonné de l’affichiste Benjamin Baltimore pour Un Amour de Swann d’un lapidaire ? “Ah non ! Je n’ai pas l’âge d’avoir une photo repeinte comme Belmondo !” Les scénarios paresseux, les réalisateurs vieillissants, les dialoguistes éparpillés façon puzzle (Michel Audiard passe l’arme à gauche en 1985) usent le système Belmondo.

“Les films étaient de plus en plus mauvais, les scénarios étaient moins travaillés, ils ne correspondaient plus tout à fait à la société de ces années-là, résume Philippe Durant. Jusqu’au “polar de trop” : Le Solitaire. Sorti en 1987, le film enregistre à peine plus de 900 000 entrées. Une première en un quart de siècle pour Bébel, qui raccroche son costume de “superflic” et arrête les cascadesPhilippe Labro, qui a dirigé deux fois l’acteur dans les années 1970, prend moins de gants quand Le Monde lui demande de se souvenir : “A un moment, personne n’a osé dire à Jean-Paul qu’il ne faisait plus que des merdes.”

René Chateau n’est déjà plus de la partie. Jamais rien n’a filtré sur les raisons de la brouille entre les deux hommes, effective en 1985, mais quelques indices permettent d’en mesurer l’ampleur. “Dans les premiers documentaires tournés sur Belmondo, dans les années 1990, Chateau était flouté dans les images d’archives, glisse Philippe Lombard. C’est Belmondo qui donnera le clap de fin dans une interview au magazine Première en 1985 : “On ne peut pas rester vingt ans pareil. Sinon, à 70 ans, je me serais encore retrouvé en petit bonhomme dessiné.”

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